Revue des revues
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Schnock 2

Schnock Numéro 2 (Editions La Tengo, mars 2012)

Malgré la qualité du premier numéro, on n’imaginait pas une suite à l’aventure Schnock, « revue des vieux de 27 à 87 ans » parue l’an passé. Son prix (14€50) et la prétendue crise de la presse laissait plutôt penser qu’il s’agissait d’un coup, brillant mais sans lendemain, destiné à devenir plus ou moins culte. Apparemment, il n’en est rien : le premier tome s’est vendu à 10.000 exemplaires, vrai succès qui va permettre à la revue d’adopter (à partir de mai) un rythme trimestriel. Au risque de perdre ce qui fait son sel (la rareté) et de se banaliser ? L’avenir le dira…

Pour l’heure, attardons-nous sur le numéro deux paru récemment. À première vue, le sommaire est moins excitant que le précédent : les « œuvres » d’Amanda Lear et d’Alain de Greef sont loin d’être notre tasse de thé, les manipulations de Bernard Tapie non plus, et encore moins la boisson Suze. Les thèmes de cette nouvelle livraison semblent moins pertinents, et pourtant… La forme (brillante) rattrape le fond peu ragoûtant, et l’on finit par tout dévorer sans en laisser une miette.

Ainsi, l’interview d’Amanda Lear s’avère jubilatoire, contant ses hauts (icône 60’s/70’s branchée) et bas (icône TV chez Bouvard ou Berlusconi) avec la même décontraction. Revenant longuement sur les artistes passés dans son lit – Dali, Brian Jones, Bowie – son irrévérence à leur égard fait plaisir à lire, et elle s’en moque presque autant que d’elle-même. La blonde éternellement ambiguë, pas si superficielle que ça, a suffisamment de culture et de recul pour ne pas être broyée par le showbiz : son récit est une succession d’anecdotes croustillantes, d’où se dégage une philosophie à la fois jouisseuse et pragmatique. Pas dupe de l’intérêt artistique de son « œuvre », elle exprime néanmoins quelques regrets (son disque avorté avec Bowie, les textes de ses chansons disco, qu’elle écrivait mais que personne n’écoutait vraiment) vite évacués par un grand éclat de rire.

Un peu plus loin, l’interview d’Alain de Greef (ex-directeur des programmes de Canal+) commence de manière un peu plan-plan – les gens de la revue ont manifestement été biberonnés à Nulle Part ailleurs, ce qui rend leur admiration un peu gênante – mais s’avère finalement assez libre pour ne pas éviter les sujets qui fâchent : en particulier la manière dont l’« esprit Canal » est passé du bricolage potache au cynisme généralisé, à mesure que la chaîne prenait de l’ampleur, les enjeux économiques croissant de façon exponentielle. De Greef, qui n’a plus rien à gagner ni à perdre, n’y va pas de main morte avec ses anciens collègues (De Caunes, Denizot, Durand), et ce jeu de massacre fait plaisir à lire. Malgré les vacheries, fâcheries et autres prises de bec, le vieux directeur réussit à rendre passionnante cette improbable épopée médiatique. Sa parole, très libre, contraste avec les discours de plus en plus formatés inhérents à la communication des grandes chaînes.

On passe plus rapidement sur l’enquête loufoque mais anecdotique autour de la boisson Suze, pour en venir aux manipulations de Bernard Tapie à L’Équipe : racontées par un ancien de la rédaction, cela aurait dû fournir matière à un article d’investigation intéressant… mais la forme (ampoulée) et le fond (cynique) ne donne guère envie de suivre les mésaventures de ces pieds nickelés, qui se moquent apparemment de l’intégrité journalistique comme de leur premier rail de coke.

Le grand dossier « Y’a-t-il un Schnock pour sauver la France ? » est plus réussi : abordant l’élection présidentielle sur un mode décalé et néanmoins historique, il présente les candidats indépendants les plus improbables ayant fleuri sous la cinquième République, des loufoques avérés (Pierre Dac, Aguigui Mouna) aux comiques malgré eux (Ferdinand Lop). L’article est savoureux, rieur sans tomber dans le « tous pourris », et montre que certaines candidatures, aussi improbables soient-elles, portaient des idéaux alternatifs pas si fumeux que cela…

Comme dans le premier numéro, Schnock dresse encore et toujours d’improbables « Top 10 » : ainsi, dans la foulée du dossier sur les présidentielles, la revue revient sur dix affiches de candidats (très sérieux, eux) de 1965 (Lecanuet) à 1988 (Chirac, Mitterrand). Où l’on constate que c’est souvent le PC qui avait les meilleurs graphistes/concepteurs (de « bonnet blanc, blanc bonnet » à la photo classieuse de Marchais en 81), tandis que la droite se vautrait dans le ridicule, de l’incompréhensible « J’ai 7 ans laissez-moi grandir » de De Gaulle à l’impayable « Maintenant il nous faut un homme de confiance » de Chichi en 88, en passant par le grisâtre « il n’y a pas un fauteuil à occuper, il y a un travail à faire » de Raymond Barre.
La liste des 10 jeux Schnock est, elle aussi, à hurler de rire : de Risk à Docteur Maboule en passant par les osselets ou le Nain Jaune, la plume acérée de Christophe Ernault décortique les classiques du jeu de société, avec un esprit corrosif contagieux.

Au final, il y a tellement de bonnes choses à se mettre sous la dent qu’on en oublie au passage (le portrait du programmateur du Cinéma de Minuit, un Roald Dahl méconnu, un Lautner oublié, ou les aventures des Black Panthers à Alger, etc.). Le menu est copieux et passée la première impression de melting-pot indigeste, s’avère finalement aussi goûteux que son prédécesseur. Vivement la prochaine fournée !

 

Nicolas Brulebois

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur le numéro 1 de la revue Schnock 

 
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Schnock 1

Schnock Numéro 1 (Éditions La Tengo, 2011)

Sous-titré « La revue des Vieux de 27 à 87 ans », Schnock est paru en kiosque et librairie au dernier trimestre 2011. En couverture : Jean-Pierre Marielle dans son rôle fétiche des Galettes de Pont-Aven, film de Joël Séria qui après des années de purgatoire, est devenu culte pour une génération à peine née au moments des faits…

Le reste du sommaire était moins ragoûtant : on nous y promettait la confession d’un « Collaro-Boy », les adieux d’Eddy Mitchell, une réhabilitation de Charles Aznavour, etc. Et en guise de pages « média », un grand écart entre Actuel (dont Bernard Kouchner évoque la création) et PIF (le secret des fameux gadgets). Bref : un fort relent de pompidolisme/giscardisme qui, même relevé au second degré, ne nous disait rien qui vaille. Et puis, en fin de compte… malgré cet a priori, on a été surpris par la bonne tenue d’ensemble – et même franchement emballé par certains papiers.

Les auteurs et journalistes signant ce premier opus (épais comme un livre, avec prix à l’avenant – 14€) sont dirigés par une transfuge de Technikart, ce qui donne une idée de la ligne éditoriale : moins technoïde-gay friendly que la revue mère (fixette seventies oblige) mais suffisamment acérée pour éviter le « revival » faisandé. Ici, la nostalgie n’est pas sépia, les amateurs de vieilles gloires ne sont pas forcément conservateurs ; et si la dérision permet d’éviter le cirage de pompes, elle n’exclut pas non plus certaines légitimes admirations.

À tout seigneur tout honneur : c’est le dossier Marielle qu’on a lu en premier… Même s’il a récemment sorti un livre (Le Grand N’importe Quoi, 2010), force est de constater que ses propos n’ont pas grand intérêt : comme beaucoup d’acteurs, sa réflexion sur le cinéma n’est pas très originale ; hormis clamer sa liberté de penser (penser quoi ? l’article ne le dit pas) et son mépris pour la « valeur travail », on n’en apprend guère plus sur son art. Pour combler cette lacune, la parole est donnée à ses collègues : Guy Bedos rappelle leur compagnonnage sixties (dans les cabarets et quelques nanars), avant que l’âge et ses positions gauchisantes l’éloignent de son ami « devenu plus conservateur ». Andréa Ferréol évoque ses souvenirs de tournages avec lui. Il y a aussi un joli témoignage de Belmondo datant de 1963, qui compare Marielle à un « Cary Grant français » ! Et l’on se dit que Bébel a bien fait de devenir acteur plutôt que directeur artistique… Plus intéressant : un « top 10 » des meilleurs rôles de Marielle dans les années 70 présente, à côté de films aujourd’hui reconnus (Séria, Berri), plusieurs titres mal considérés (La Traque de Serge Leroy, L’Entourloupe de Gérard Pirès), qu’il serait bon de réévaluer. Ces notules passionnées ressuscitent un pan « grande gueule » du cinéma français, au fumet carabiné mais puissant, qu’on n’a pas fini de regretter….

En toute logique, de nombreuses pages sont ensuite consacrées aux (désormais) mythiques Galettes de Pont-Aven. Si l’on est content de retrouver Joël Séria (longue interview)… force est constater qu’il n’a, lui non plus, pas grand chose de passionnant à dire, et que les anecdotes resservies sont toujours peu ou prou les mêmes. Séria n’est pas un théoricien ; ses films sont beaux « malgré lui », et c’est à eux qu’il faut laisser la parole : ici, les photos tirées des Galettes et Comme La Lune sont splendides et expriment mieux que leur auteur la singularité artistique de son œuvre. Idem pour le chapelet de citations, qui tiennent admirablement la route une fois imprimés sur papier. Cerise sur le gâteau : sous le titre « Me déshabiller pour Joël », Héléna Noguerra  évoque le rôle que lui a confié le cinéaste dans son dernier film (Mumu) – un personnage de mère fantasmatique, avec photo seins nus en prime…

Mais le meilleur reste à venir : le musicien Alister (également co-rédacteur en chef sous le nom de Christophe Ernault) consacre un dossier complet à… la préparation d’une interview ratée d’Eddy Mitchell, qui a décliné l’offre et laissé le vrai-faux journaliste avec ses citations, fiches et pense-bêtes sur les bras ! De ce journal d’un fiasco annoncé, l’auteur réussit néanmoins à tirer quelque chose : à partir des chansons et citations presse, il « cuisine » Schmoll de façon plus originale et facétieuse que s’il l’avait face à lui pour rectifier ou contredire. On lit ainsi, entre autres joyeusetés, une analyse décapante de la face politique d’Eddy (vrai réac’ ou gauchiste qui s’ignore ?), de son rapport à la banque (thématique récurrente), de la coolitude « mitchumesque » de sa voix, etc. Bref : Mitchell vu par Alister s’avère infiniment plus fort que Mitchell par lui-même, et l’on se félicite de l’abandon de l’interview (qui aurait limité la portée de ces divagations). Comme pour Marielle, Schnock exhume aussi dix trésors oubliés de l’auteur de Couleur Menthe à l’Eau, qui donnent envie d’aller (re)découvrir les perles mal connues de sa discographie.

Toujours sous la plume d’Alister, on lit ensuite une curieuse réhabilitation de l’album 72 d’Aznavour, Idiote Je T’aime. L’artiste, panthéonisé vivant, n’en avait pas besoin, et il y avait sans doute des chefs-d’œuvre méconnus plus urgents à réhabiliter… sauf pour Alister, qui commet là un acte purement gratuit, inutile et donc salutaire. Avec un humour paradoxal – tendre et vache, second degré n’empêchant pas l’admiration – le musicien-journaliste détaille les perles de l’album (dont les classiques Comme Ils disent, Non Je n’ai rien oublié, et Les Plaisirs Démodés). Son propos est à la fois érudit et taquin : il note qu’au-delà des tubes, les chanteurs seventies avaient une tendance à remplir vite fait le reste des sillons – « C’est votre côté CGT : je vous file cinq tueries et puis après je déroule… ». L’exercice d’admiration n’est donc pas un dithyrambe : Alister trouve le bon angle pour aimer sans être dupe, se dire fan sans paraître gogo. Exercice d’équilibriste, dur à réussir mais jubilatoire quand il est bien fait.

Dans les pages médias, l’épopée d’Actuel vue par Kouchner ne nous intéresse guère (hormis les détails sur sa récente « placardisation » par Sarkozy) : il y a là un côté « la presse parle à la presse » assez horripilant. Sur un mode plus léger, on préfère l’évocation tendre et amusée des gadgets du journal PIF… Ou tout aussi régressif : l’enquête sur la disparition du personnage de Malabar – remplacé par un chat sur les emballages new-look des chewing-gums portant son nom. Traitée sur un mode « 60 Millions de Consommateurs », cette polémiquette dans le landernau machouilleur est hilarante – et révèle, au-delà des aspects comiques, certaines pratiques de marketing assez contestables. Autre grand moment calorique : le « Top 15 des biscuits Schnock », recension à la fois émue et vacharde (une fois encore, ce n’est pas incompatible) de ces biscuits industriels sur lesquels on s’est ruiné les dents, pendant nos années cour de récré.

Sur un versant plus culturel : Arnaud Le Gouëfflec évoque sa jolie BD consacrée au Chanteur Sans Nom, vedette (masquée) des années 30-40, aujourd’hui complètement oubliée. L’auteur a enquêté et réécrit son histoire, recueillant les témoignages de vieux admirateurs et anciennes maîtresses, qui font revivre, en une évocation émouvante, les cabarets de leur jeunesse. Dans la même veine « les seniors sont nos amis », on trouve aussi le beau sujet consacré au séducteur nonagénaire Marcel Mathiot, dont les Carnets d’un Vieil Amoureux avaient suscité, en 2008, un certain enthousiasme critique. Là aussi, l’article revient sur la vie de l’auteur et la genèse de son bouquin – évoquant la sexualité des personnes âgées avec un tact qui n’exclut pas le clin d’œil coquin.

Si les articles consacrées à ces « plaisirs démodés » respirent paradoxalement la joie de vivre, on ne peut pas en dire autant de celui sur les dernières années de Stéphane Collaro au Bébête Show : le naufrage, conté en mode caméra subjective par un auteur appelé à la rescousse, évoque la mégalomanie de l’amuseur public en roue libre, quelques mois avant sa disgrâce. Le récit des réunions de travail à bord de la péniche de Collaro (amarrée au pied de TF1 !) est particulièrement cruel – et même sans avoir d’affection pour le personnage, on est presque gêné de voir tirer ainsi sur une ambulance. Ironie suprême : l’auteur occasionnel qui signe l’article est parti travailler ensuite à… Canal+ ! Au-delà de la chute de Collaro, se lit donc le triomphe de ce sacro-saint « esprit Canal » qui, remplaçant l’humour à la papa, allait imposer son cynisme et sa vulgarité (plus branchée, il est vrai) à l’humour télévisuel… On peut se demander, en fin de compte, si l’on y a vraiment gagné au change.

Dans la continuité de ce flingage des vieux humoristes, un article descend en flamme la énième vraie-fausse intégrale Desproges : on est content que quelqu’un pointe enfin du doigt le commerce éhonté autour de cette vache sacrée, qu’on devrait laisser reposer en paix (en pet ?) – pour mieux le redécouvrir dans quelques décennies. Enfin, quitte à être d’humeur vacharde, notons une compile des meilleures piques envoyées par des artistes/people dans la presse récente… parmi lesquels se distinguent (et déchaînent) Patrick Sébastien, Dominique Lavanant, Jacques Dutronc ou Francis Veber.

On le voit : il y a à boire et à manger ; tellement à lire et à dire sur cette revue qu’on en oublie forcément en route. Le mieux est encore de se procurer ces 175 pages (sans pub) remplies à ras bord de vieilleries salutaires. Évidemment, son prix élevé induit une durée de vie limitée : à l’heure où nous écrivons (janvier 2012), le numéro 2 n’est toujours pas paru… et l’on ne serait pas surpris qu’il ne sorte jamais ! Qu’importe : ce coup d’épée dans l’eau aura été un coup d’éclat, qui nous aura autant cultivé qu’amusé – ce qui n’est pas un mince exploit.


Nicolas Brulebois

 

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Hétérographe 5

Hétérographe numéro 5 (Éditions d’en bas, 2011)
Rómulo Bustos Aguirre - Leonid Dobytchine - Laurent Herrou - Alban Lefranc - Gilles Sebhan - R.J. Robillard - Dubravko Pušek - Dennis Cooper - Antoine Bal - Marcela Iacub - Pierre Lepori - Diego Sanchez - Gianni Haver - Edward Burns - Fernando Carvajal Sánchez - Fabrice Huggler - Guy Poitry - Gonzague Bochud - Elena Jurissevich - Sylvain Thévoz - Jelena Ristic

Comme le laisse sous-entendre le sous-titre (Revue des homolittératures ou pas :), Hétérographe se veut un laboratoire de réflexion qui s’intéresse à toutes les sexualités, et sans privilégier forcément le lesbianisme ou la pédérastie. D’autre part, la revue s’intéresse à la littérature, et a fait ainsi paraître — dans son numéro 5 —divers textes de qualité, bien entendu, inégale.

Si j’apprécie les poèmes du Colombien Rómulo Bustos Aguirre (« De la ludique nature ») et de Dubravko Pušek (« Des âmes, des herbes »), « Un marin » de Leonid Dobytchine, nonobstant son côté « choses vues », et surtout « Jouer à la limite du hors-jeu » de R.J. Robillard, sont plutôt des créations littéraires de type anecdotique. Dans « À R., que je n’envoie pas », l’écrivain Laurent Herrou, quant à lui, est parvenu à « dépasser » la première partie de son roman intitulé Laura (2000), c’est-à-dire que le texte n’a point l’aspect naïf que j’ai pu autrefois lui reprocher. C’est un auteur mature, lequel sait tout à fait décrire l’angoisse d’un être en proie encore à l’amour de l’homme quitté, et de l’impossibilité à renouer toute communication. Autre réussite littéraire : « Gauge » de Alban Lefranc. L’auteur réussit très bien à décrire l’espèce de fascination d’un père pour une actrice porno ; d’autant plus que le choix du fils en tant que narrateur est une excellente idée de recul ou de distanciation. Par contre, Gilles Sebhan (« Hannah 18 euros ») est incapable de donner vie à son personnage, du fait que ce dernier n’est autre qu’une… poupée gonflable (sans vouloir — également —m’appesantir sur les faiblesses de style) !

L’entretien de Antoine Bal avec l’Américain Dennis Cooper interpelle lui aussi le lecteur. Cooper montre parfaitement la situation de l’adolescent moyen, dans le sens que celui-ci tente avant tout de se définir, sans pouvoir y parvenir jamais. D’où la violence, et essentiellement ce besoin de se heurter frontalement à la réalité.

L’analyse de Edward Burns, à propos de L’autobiographie d’Alice B. Toklas (1933) de Gertrude Stein, demeure plutôt intéressante. De telle sorte que Burns, par le biais d’un tableau de Picasso (Nature morte avec carte de visite, 1914), évoque de façon aussi subtile qu’éclairante la relation amoureuse de Stein avec Toklas.

J’ajoute que le récit de Fernando Carvajal Sánchez (« « Il va venir, la madame ? » »), relatif à la plainte d’une transsexuelle qui avait subi des insultes régulières de la part de plusieurs enfants, reste le meilleur moyen de démontrer la faiblesse de l’être humain confronté au problème de l’identité. Ce dernier a le plus souvent une vision normative qui refuse l’« ambiguïté » — surtout lorsque ladite « ambiguïté » est une conséquence de ce qui apparaît comme une étrangeté à ses yeux propres.

Pour finir, je tiens à exprimer tout de même ma déception concernant le travail photographique de Diego Sanchez. À partir d’une réflexion sur la production cinématographique de Leni Riefenstahl (cette cinéaste allemande est connue pour ses réalisations telles que Les dieux du stade en 1938), laquelle avait réalisé, vers la fin de sa carrière, plusieurs photographies sur des tribus sauvages en Afrique, Sanchez a repris son idée de manière à opposer civilisation occidentale et membres de tribus éthiopiennes. Mais alors que le souhait du photographe était tout particulièrement de multiplier les antinomies, la seule confrontation que l’on constate est cet être androgyne, véritable figure de mode plaquée caricaturalement dans un décor constitué de la savane et de ses habitants.

 

Thomas Dreneau

 

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Dissonances 20

Dissonances, Maman, numéro 20, été 2011
Alban Lecuyer - Guillaume Decourt - Dominique Pascaud - Sabine Huynh - Gisèle Prevoteau - Derek Munn - Catherine Ysmal - Lionel Fondeville - Lionel-Edouard Martin - Yannick Torlini - Dorothée Jumeau - Les amants gluants - Marc Bonetto Ed Anon - Philippe Di Maria - Sophie Adriansen - Eric Pessan - Philippe Blondeau - Mathieu Riboulet - Claro

La revue Dissonances a donc consacré son numéro 20 au thème de la fameuse « maman ». Toutefois, avant de parler des textes de fiction, il semble nécessaire de dire un mot sur le travail de critique littéraire proprement dit ; du fait que ce dernier me préoccupe au premier chef. Consacrer des chroniques élogieuses en ce qui concerne des ouvrages publiés chez de petits éditeurs est, certes, utile. Mais celles-ci sont peu développées pour le « lecteur idéal » ; lequel ne peut se contenter, au contraire du public moyen d’un quotidien ou hebdomadaire, de lire ces quelques lignes. Même problème relativement au roman de Claro, Madman Bovary (2008) : un article dense aurait été plus intéressant que ces « regards croisés », cependant, bien écrits. Difficile, enfin, de connaître l’univers de l’écrivain Mathieu Riboulet qui, dans cette interview aux réponses aussi minimalistes que les questions, ne peut générer qu’un oubli — franchement — dommageable.

J’agis peu ou prou comme le Suétone de La vie des douze césars ; bien que ma méthode consiste, tout d’abord, à faire part de mes réserves pour illustrer, par la suite, les points positifs à retenir dans le cadre de ce numéro. Car il existe plusieurs écrits fictionnels — à propos du thème de maman, bien sûr — qui ont retenu mon attention. Je songe au texte de Alban Lecuyer (« Mammifère ») révélant la crudité de cette histoire d’adultère lors d’une soirée plutôt arrosée. Ou encore à celui de Gisèle Prevoteau (« Toi »), auteure de ce portrait de maman tout à fait égoïste. J’ajoute que « L’accord » de Eric Pessan décrit de manière subtile la fusion entre une misandre et son fils. Malgré un style imparfait ou relâché, « Victor Newman » éveille, lui aussi, ma curiosité par la faculté chez l’écrivaine, Dorothée Jumeau, de faire ressentir toute la violence contenue dans son personnage de fille violentée autrefois par sa génitrice. Sans oublier ce remarquable « Blâme funèbre de la mère » (Philippe Blondeau).

Pour conclure, il me reste à évoquer l’essentiel, c’est-à-dire le travail de Lionel-Edouard Martin, « Dolentem cum filio », extraits de Brueghel en mes domaines - Petites proses sur fond de lieux, à paraître aux éditions Le Vampire Actif. Je dirai que les passages de cette œuvre à venir ont provoqué, si j’ose m’exprimer ainsi, l’enthousiasme — à l’exemple de ma lecture récente de Kana sutra de l’écrivain d’origine haïtienne, James Noël. En effet, Martin parvient à donner une fulgurance à sa prose de diariste halluciné…

 

Thomas Dreneau

 
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