Histoire
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Cicéron

Les belles paroles
Petit manuel de campagne électorale de Quintus Cicéron, suivi de L’art de gouverner une province de Marcus Cicéron (Arléa, 2007)

Cet ouvrage est un recueil de deux longues lettres, soit l’une adressée à Marcus Cicéron par son frère dans le cadre de l’élection consulaire, et l’autre provenant du premier et envoyée au second à propos du gouvernement de la province d’Asie. En effet, lorsqu’il se présente à Rome en 64 avant Jésus Christ, Cicéron doit faire face à plusieurs autres candidats au poste suprême de consul à Rome. Son frère, Quintus Cicéron, se permet de lui donner des conseils pour, en fin de compte, triompher en ce qui concerne cette élection importante. Selon Quintus, il est nécessaire de faire appel à tous ceux qui doivent un service au grand avocat et célèbre prosateur. Marcus Cicéron a ainsi eu un nombre non négligeable de clients lors de procès ayant eu lieu à Rome. Outre tous ces gens qui lui sont redevables, Cicéron peut compter sur ses amis politiques. Cependant, Quintus demande à son frère de faire en sorte de récupérer également le soutien des individus qui comptent au sein de la société romaine. Il s’agit d’être le plus aimable possible, de faire usage de persuasion, voire de s’attacher chacun par quelque « belle promesse » (je veux dire par là que Cicéron pourra plus ou moins rendre service à tout citoyen auquel il sera dorénavant redevable). D’autre part, même si les alliés politiques de Cicéron demeurent puissants, il faut remarquer que Cicéron n’a point les moyens matériels pour corrompre les électeurs. En tant qu’homme nouveau, il peut tout juste compter sur sa réputation d’intégrité ; et, malgré ce léger handicap, Cicéron va toutefois l’emporter sur ses adversaires politiques et accéder au consulat.

À côté du Petit manuel de campagne électorale, L’art de gouverner une province, cette missive de Marcus Cicéron à son frère Quintus, est en quelque sorte une réponse à la précédente. De telle sorte que Marcus Cicéron peut à son tour adopter la position confortable de celui qui apporte ses lumières et son aide par des jugements judicieux ou avisés. Quintus entame sa troisième année en tant que gouverneur de la province d’Asie. Il supporte assez mal cet éloignement et Marcus Cicéron a fait tout son possible pour empêcher que cet « exil temporaire » se prolonge à nouveau d’une année. Sans succès, malheureusement. Marcus en vient, seulement vers la fin de sa lettre, au sujet qui le préoccupe ; sans doute par souci de ménager la susceptibilité de son frère. Après avoir déclaré à ce dernier qu’il doit surtout se montrer irréprochable dans sa fonction, bien s’entourer et se méfier de toute personne susceptible de le flatter par intérêt, Marcus Cicéron fait le reproche suivant à Quintus : reproche qui n’est autre que son attitude ombrageuse à l’égard de ses administrés. Bien entendu, il importe que Quintus change de comportement ; tant il en va de la notoriété à lui, ainsi que celle de son frère. En résumé, cette lettre correspond également à un rappel à l’ordre.

 

Thomas Dreneau

 
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Gilbert et Colette Charles-Picard

Éclairage approfondi sur la société carthaginoise
La vie quotidienne à Carthage au temps d’Hannibal (IIIème siècle avant Jésus-Christ) de Gilbert et Colette Charles-Picard (Librairie Hachette, 1958)

Par-delà les ouvrages généraux tels que le livre de François Decret, Carthage ou l’empire de la mer (1977), ou bien celui de Hédi Dridi, Carthage et le monde punique (2006), il existe de véritables classiques en langue française comme La vie quotidienne à Carthage au temps d’Hannibal (1958) de Gilbert et Colette Charles-Picard. En effet, ce dernier livre relatif à la civilisation carthaginoise mériterait sans doute d’être réédité ; tant il contient d’informations qui éclairent d’un jour nouveau celle-ci.

Sous la plume de Gilbert et Colette Charles-Picard, ce récit historique présente l’univers punique comme un monde beaucoup plus complexe que les sources écrites de l’époque le laissaient penser au premier abord. Outre l’aspect politique déjà entrevu dans plusieurs ouvrages consultés précédemment, La vie quotidienne à Carthage au temps d’Hannibal s’appesantit sur plusieurs domaines significatifs comme, par exemple, la vie religieuse au sein de Carthage ou de la « cité nouvelle ». En même temps que le peuple punique semble tourné vers une religiosité qui tend à ne voir dans les divinités que des puissances supérieures dont il faut s’attirer superstitieusement les faveurs, ce même peuple laisse libre cours à une existence spirituelle élevée de par le nombre de prêtres et l’influence de la doctrine des pythagoriciens. Plus précisément, le nombre important de cultes favorise la diversité des théologies ; bien que Carthage ait, par l’apport de la mystique pythagoricienne donc, reconnu la prépondérance d’une hiérarchie de dieux et de déesses dominée par un seigneur suprême.

S’il faut prendre garde à certains éléments qui relèvent plutôt de l’historiographie (étude sur l’origine proprement « ethnique » des individus, tableau - que l’on pourrait qualifier - de misérabiliste à propos de la qualité de la production artisanale en provenance de Carthage, etc.), le livre de Gilbert et Colette Charles-Picard démontre, d’un autre côté, que la civilisation carthaginoise s’est diffusée sur les côtes de la Méditerranée à la fois occidentale et orientale ; et a pénétré même l’intérieur de l’Afrique.

Enfin, j’ajoute que l’analyse des auteurs sur certaines classes sociales comme la catégorie des mercenaires engagés dans l’armée est intéressante ; dans le sens qu’elle prouve la fragilité de Carthage qui ne disposait pas alors d’un corps civique capable de faire concurrence à Rome. Sans parler des populations soumises au tribut par les Carthaginois, et, d’ailleurs, parfaitement aptes à se retourner contre eux en faveur de leurs adversaires immédiats.

 

Thomas Dreneau

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur Carthage ou l'empire de la mer de François Decret

La chronique sur Carthage et le monde punique de Hédi Dridi

La chronique sur Carthage de Madeleine Hours-Miédan

 
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Albert Mathiez

La révolution française 1. La chute de la royauté de Albert Mathiez [préface de Michel Vovelle]  (Éditions Denoël, 1985)

Albert Mathiez (1874-1932) est surtout connu pour ses travaux sur la révolution française qui allaient à l’encontre de l’orthodoxie représentée alors par Alphonse Aulard et sa vision « radicale » se retrouvant dans la personnalité de Danton. Mais il serait faux de limiter Mathiez dans la simple posture de défenseur de Robespierre. Si, dès le premier volume (« La chute de la royauté ») de La révolution française, on constate l’opposition entre un Danton opportuniste et vénal et un Robespierre qui apparaît sous un jour nettement plus favorable, la lecture de cette synthèse de l’historien français démontre une incroyable lucidité qui dépasse la simple lutte des classes pour dépeindre les hommes dans toute leur valeur, ou encore dans toute leur médiocrité. Ainsi : le roi Louis XVI et Necker ne trouvent guère, par exemple, grâce à ses yeux ; ce qui rappelle le jugement typique des universitaires de la Troisième République, à l’instar du médiéviste Ferdinand Lot. La force du jugement prend, toutefois, une profondeur qui s’explique par la sûreté des sources sur lesquelles celle-là, en fin de compte, se base.

J’ajoute que Mathiez, malgré une présentation chronologique qui va en particulier de la révolte des parlements à la chute du trône, démontre une grande capacité à construire un récit à la fois précis (le préfacier et historien Michel Vovelle rappelle l’accusation portée contre Mathiez de présenter le passé sous la forme d’un véritable rapport de police !) et clair. De telle sorte qu’il n’existe pas de réelle rupture avec le volume suivant consacré à l’opposition entre les Girondins et les Montagnards au moment de la convention.

Bien entendu, les chercheurs ont plutôt tendance à classer les travaux de Mathiez dans le domaine de l’historiographie ; cependant que cette vision de la révolution française tranche avec de nombreuses autres (je songe notamment à l’interprétation de Pierre Gaxotte, ou, plus proche de nous, l’interprétation de Denis Richet et François Furet). En effet, bien que j’admets ne pas avoir lu les livres de Jules Michelet et de Jean Jaurès relatifs à la question, ce petit livre et premier tome de La révolution française prouve qu’il est permis, nonobstant les progrès de la recherche, de conserver une certaine vivacité et, par conséquent, de révéler une personnalité attachante qui demeure celle de Albert Mathiez.

De la perte d’autorité du roi à l’affirmation du général La Fayette en tant que figure centrale du pouvoir, en passant par l’apparition successive des grandes forces politiques que sont les Feuillants et les Girondins, sans oublier, enfin, la commune de Paris au moment du 10 août 1792, soit l’attaque du palais des Tuileries, Mathiez déroule les événements dans le cadre de la poursuite inexorable de l’œuvre révolutionnaire.

D’un autre côté, l’auteur, par l’analyse sérieuse des faits et des événements, constate que l’abolition des droits seigneuriaux et autres privilèges ne se résume pas en la seule nuit du 4 août 1789, du fait des résistances au sein de l’assemblée constituante elle-même. De même que l’œuvre révolutionnaire a pu apporter une liberté surprenante pour une population peu habituée à ce que l’on prenne en compte son avis ou son opinion. D’où une instabilité chronique qui suit le déclin de l’Ancien Régime et cette fuite en avant caractérisée par la déclaration de guerre de la France contre l’Autriche.

 *

2. La Gironde et la Montagne de Albert Mathiez (Éditions Denoël, 1985)

Suite à la prise des Tuileries le 10 août 1792, se profile, comme le laisse entendre le titre de ce second volume de La révolution française d’Albert Mathiez, le conflit entre les deux partis qui vont dominer l’assemblée de la Convention, soit la Montagne et la Gironde. Si les Girondins se montrent plutôt prudents au cours des massacres de septembre, ils vont bientôt s’affirmer et s’en prendre à la commune de Paris en tant que responsable desdits massacres. En clair, ils vont dominer politiquement la nouvelle assemblée qui remplace la Législative et favorisent, d’autre part, la guerre menée contre les puissances étrangères.

La confrontation de Valmy a surtout prouvé que le régime français pouvait compter sur des troupes à la fois courageuses et fidèles. Cette bataille a permis en même temps de conforter les Girondins qui, après une courte trêve, reprennent leur offensive contre la commune et les montagnards. Ils ne peuvent, cependant, parvenir à mettre en accusation les principaux chefs que sont Robespierre et Marat.

Le procès du roi Louis XVI marque la victoire des Montagnards ou partisans des sans-culottes ; d’autant que la France connaît des difficultés économiques redoutables en raison de la dépréciation de l’assignat et, donc, de la cherté de la vie. Par ailleurs, si les victoires se sont succédées avec l’occupation des territoires de la Belgique ou de la Savoie, les conventionnels doivent faire face à la première grande coalition européenne dans laquelle on retrouve tout particulièrement l’Angleterre. Celle-ci a décidé d’intervenir, parce qu’elle tient à maintenir l’équilibre mis à mal par les Français qui, de leur côté, multiplient les déclarations de guerre. Bref, après Valmy et la marche victorieuse des troupes françaises, les Girondins vont essuyer des revers militaires qui mèneront, ainsi que le remarque judicieusement Mathiez, à leur perte.

Outre l’échec des troupes françaises et la trahison de Dumouriez, leurs ennemis politiques se montrent de plus en plus dangereux ; à tel point que le 2 juin, la convention est assiégée par les sans-culottes, ce qui provoque, au final, la chute de la Gironde, mais aussi, selon l’interprétation marxiste de Mathiez, la défaite d’une classe.
Les Girondins, habitués qu’ils étaient des salons, ne pouvaient être que les représentants des possédants qui cédaient, partant, la place aux représentants du petit peuple, c’est-à-dire les Montagnards.

 *

3. La Terreur de Albert Mathiez (Éditions Denoël, 1985) 

C’est dans ce troisième volume intitulé « La Terreur » que Mathiez peut laisser libre cours à sa véritable passion pour la figure de Robespierre. Une fois les Girondins bannis du pouvoir et bientôt pourchassés dans toute la France, une fois les Enragés et les Indulgents tour à tour éliminés physiquement, l’historien français peut implicitement faire l’éloge du gouvernement révolutionnaire. Celui-ci se caractérise tout particulièrement par son unité de direction et de commandement. Robespierre devient, toujours selon l’opinion de Mathiez, le porte-parole des pauvres et, par conséquent, le parfait représentant d’une vision morale de la chose publique aussi bien que l’initiateur de la théorie originelle du communisme. Par la voix de son allié Saint-Just, les montagnards peuvent proposer un certain partage des richesses, puisque tous les ennemis fortunés de la république devront bientôt perdre leurs biens matériels au profit des plus faibles ou misérables.

Mathiez démontre, d’autre part, une appréhension communiste de l’objet « révolution française » ; du fait qu’il est clair que les Enragés (ou ultras)  autour de Hébert ne disposent point, par exemple, d’une doctrine sociale clairement définie. Encore une fois, la personnalité de Robespierre prend toute sa mesure ; et ce… jusqu’à la chute finale de ce dernier et de ses plus proches partisans !

D’après Mathiez, la volonté de Robespierre de punir ceux qui ont profité de la révolution pour plus ou moins s’enrichir va déterminer peu à peu une opposition au sein de l’assemblée conventionnelle ; sans parler du caractère cassant de l’homme qui n’hésite pas à s’en prendre à certains membres du Comité de Salut Public ou gouvernement restreint dont il fait partie. Son absence du Comité et le besoin de se retirer temporairement au sein du club des Jacobins faciliteront, d’ailleurs, son éviction du pouvoir lors de la fameuse journée du 9 Thermidor. D’autant que la République est désormais victorieuse sur tous les fronts — qu’il s’agisse de menaces intérieures ou de menaces extérieures. En résumé, la fin de la révolution française marque, aux yeux de Mathiez, l’échec d’une utopie politique ; à tel point que la mort de Robespierre sous le fer de la guillotine aboutit à cette analyse désespérée quant au jugement que chacun peut porter sur les hommes de la Révolution en particulier et sur le genre humain en général.

 

Thomas Dreneau

 
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Madeleine Hours-Miédan

Carthage la grande
Carthage de Madeleine Hours-Miédan (Presses Universitaires de France, 1982)

La particularité de ce petit livre sur Carthage vient surtout du fait qu’il joue le rôle de trait d’union entre, d’un côté, une tradition historiographique et, de l’autre, l’histoire actuelle de cette grande civilisation. En effet, Madeleine Hours-Miédan, l’auteure de cet ouvrage paru dans la fameuse collection « que sais-je ? », fut conservateur en chef des musées nationaux et montre un intérêt particulier pour les fouilles archéologiques telles qu’elles ont été menées notamment par Serge Lancel — qui lui-même publiera plus tard une importante synthèse intitulée Carthage (1992). Outre ce lien avec la recherche contemporaine, le Carthage de Hours-Miédan se rattache donc à l’historiographie, puisque l’on sait que la première édition est sortie en 1949 et s’appuie sur l’ouvrage vieilli de Jérôme Carcopino, Le Maroc antique (1948).

Toutefois, il faut reconnaître que ce livre ne se présente pas comme un simple résumé des connaissances propres à l’époque de s(es)a parution(s). Hours-Miédan avait, semble-t-il, l’ambition de montrer l’importance de la civilisation carthaginoise en ce qui concerne l’histoire en général. Le « périple d’Hannon », lequel est un grand voyage ayant conduit les Carthaginois jusqu’au Golfe de Guinée en Afrique, devient en quelque sorte l’événement précurseur de l’entreprise du navigateur Vasco de Gama durant les Grandes Découvertes. D’après la vision implicite des Carthaginois donnée par Hours-Miédan, ceux-ci se présentent, d’autre part, moins comme des conquérants que comme les ancêtres d’un libéralisme idéal ; du fait qu’ils cherchent avant tout à établir des comptoirs sur les côtes découvertes lors de leurs entreprises de navigation, et à créer des relations commerciales avec les populations locales de manière à permettre l’enrichissement de tous. Rien à voir, par conséquent, avec la Rome antique qui va peu à peu mettre en place son Empire, et cela, au détriment des Carthaginois.

Si l’on peut souscrire peu ou prou à l’analyse implicite de l’historienne, il n’en demeure pas moins vrai que cette dernière tend, d’un autre côté, à démontrer l’originalité de ces descendants des Phéniciens par les masques en céramique trouvés dans les tombes de Carthage et datant du VIIème et du VIème siècle avant J.C. La beauté ou l’effroi qui se dégage à leur simple vue provient, suivant l’auteure, de la volonté des Carthaginois de charmer ou bien encore mettre en fuite les démons.


Thomas Dreneau


PS : L’ouvrage évoque en même temps la Carthage romaine, puis, chrétienne, et ce, jusqu’à l’arrivée des musulmans au VIIème siècle après J.C., mais je préfère reconnaître ma parfaite incompétence pour traiter d’un pareil sujet.

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur Carthage ou l'empire de la mer de François Decret 

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