Musique
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Aymeric Leroy 2

L’aventure « King Crimson », ou par-delà le rock progressif
King Crimson de Aymeric Leroy (Éditions Le mot et le reste, 2012)

Auteur déjà d’un ouvrage incontournable sur le rock progressif, Aymeric Leroy récidive en quelque sorte, du fait que ce dernier consacre son dernier livre sur le groupe mythique des années 1970, King Crimson. Le travail de l’auteur est d’autant plus impressionnant qu’il maîtrise le langage musical auquel il fait à maintes reprises référence. D’autre part, Leroy prouve son intérêt pour l’œuvre de la formation du guitariste Robert Fripp ; sans tomber — toutefois — dans l’éloge dépourvu de la moindre réserve. J’ajoute, enfin, que le livre échappe à toute répétition en ce qui concerne le précédent Rock progressif (2010) ; de même que Leroy se permet d’analyser, de manière exhaustive, aussi bien les disques réalisés en studio que l’importante somme archivistique relativement aux expériences live qui s’étendent de 1969 à 2003.

Après une introduction brossant en plusieurs pages une analyse globale de la carrière musicale de King Crimson, le livre traite des débuts modestes de Robert Fripp, lequel joue notamment avec les frères Giles au sein de Giles Giles & Fripp. Puis, la rencontre avec le multi-instrumentiste Ian McDonald va véritablement changer le destin du guitariste ; et aboutir à la première mouture de King Crimson composée de Greg Lake (basse et chant), de Ian McDonald (Mellotron, etc.), de Michael Giles (batterie), de Peter Sinfield (Paroles) et, bien entendu, de Robert Fripp. La réussite du premier album de la formation intitulé In the court of the crimson king (1969) demeure sans lendemain, même si celui-ci est l’acte de naissance du rock progressif et a exercé, partant, une influence considérable sur des groupes comme Yes ou Genesis. Outre le départ de McDonald, Lake qui chante si juste sur cet album ira ainsi rejoindre le claviériste Keith Emerson et le batteur Carl Palmer pour fonder Emerson, Lake & Palmer.

Seul maître à bord, Robert Fripp devra toutefois composer avec le parolier Peter Sinfield durant trois albums, soit In the wake of Poseidon (1970), Lizard (1970), et surtout l’impressionnant Islands (1971). Si cette période mérite donc plus d’attention que pourrait le faire croire une simple recherche de maturité chez Fripp, il n’en demeure pas moins vrai que les disques suivants, Larks’ tongues in aspic (1973), Starless and bible black (1974) et Red (1974), symbolisent sans conteste l’apogée du groupe, puisque Fripp peut compter sur l’ancien batteur de Yes, Bill Bruford, et un bassiste vraiment talentueux, John Wetton. Or, c’est au moment où le groupe paraît proche de remporter la consécration que Fripp décide de mettre fin à l’expérience.

La mise entre parenthèses de King Crimson dure pas moins de sept ans et permet une remise en question radicale, comme le prouve le très réussi Discipline (1981). D’un autre côté, Fripp accueille un élément de poids en la personne du guitariste et chanteur Adrian Belew. Ce dernier, malgré quelques tensions au moment de la réalisation de Beat (1982), ou encore de Three of a perfect pair (1984), poursuivra néanmoins l’expérience avec Fripp — jusqu’au dernier album en date, The power to believe (2003).

The power to believe révèle sans doute une certaine stagnation dans la production discographique du groupe, ainsi que le reconnaît explicitement Leroy, mais n’en démontre pas moins le chemin parcouru depuis In the court of the crimson king. Ainsi, bien que Fripp renoue — finalement — avec le langage propre aux années soixante-dix, l’album The construkction of light (2000) peut être considéré, par exemple, comme une œuvre à la fois futuriste et complexe. À tel point que, contrairement à Leroy qui reproche à cette dernière son caractère artificiel, voire désincarné, je vois en elle l’une des créations majeures de la formation.

En résumé, s’il est permis d’accepter plus ou moins les jugements de l’auteur, King Crimson reste un ouvrage autant sérieux que documenté sur un groupe qui a participé à la plupart des grandes innovations traversant l’histoire du rock. De telle sorte que ce livre est sans conteste indispensable pour mieux constater que la « musique populaire » ne peut se limiter à sa seule immédiateté auditive — comme le veut une tradition défendue encore par nombre de critiques et de journalistes.

 

Thomas Dreneau

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur Rock progressif de Aymeric Leroy

 
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Damien Top

Un géant, Albert Roussel
Albert Roussel de Damien Top (Séguier, 2000)

Il existe très peu d’ouvrages biographiques sur le compositeur français Albert Roussel (1869-1937). Ce fait est d’autant plus étrange que Roussel fut reconnu de son vivant et par ses pairs et par le grand public. Difficile de comprendre pourquoi Roussel ne connaît guère, par exemple, la notoriété d’un Ravel. Si une œuvre comme Le Festin de l’araignée (1912-1913) rappelle trop l’héritage impressionniste de Claude Debussy, si le catalogue du musicien ne comporte qu’une cinquantaine de morceaux, il n’est pas permis de faire l’impasse sur ces derniers, surtout à l’écoute de la Symphonie n°2 (1919-1921), de la Symphonie 3 (1929-1930), ou encore du ballet intitulé Bacchus et Ariane (1930).

Certes, Roussel a eu le tort également de montrer une estime singulière pour la musique du passé ou pour ses maîtres immédiats. Sans oublier le fait que Roussel n’a connu la pleine maturité créatrice que vers la fin de son existence. Mais je constate que cette musique est peu jouée, et que la puissance rythmique qui est la marque originale de son auteur explique certainement l’indifférence ou le mépris dans lequel est jeté, encore aujourd’hui, Roussel.

La biographie musicale de Damien Top est-elle susceptible de changer un pareil état des choses ? Malgré une réelle compétence et le nombre d’informations intéressantes que contient ce petit livre, la lecture peut en être fastidieuse pour celui qui est toujours en recherche d’un style à la fois clair et précis. Top n’est point encore le biographe à la mesure d’un tel compositeur : il lui manque l’énergie intellectuelle nécessaire pour faire ressentir à quel point l’œuvre de Roussel révèle de fulgurances et de moments empreints de la plus incroyable majesté.

Par contre, grâce à nombre d’anecdotes et d’événements rapportés, il illustre le caractère plein d’enthousiasme et de franchise de la part d’un homme, lequel a ainsi formé des élèves comme Martinu ou Satie.

J’ajoute que la musique de Roussel est nourrie par une existence antérieure de marin, ainsi que par tous les voyages qu’il a pus, partant, effectuer durant sa vie propre. L’opéra-ballet Padmâvatî (1913-1918) et la Suite en fa (1926) évoquent parfaitement les hasards — parfois dramatiques — qui ont laissé une trace indélébile dans la mémoire de cet homme, aussi sensible par son humanisme que par le besoin de se relier charnellement à la nature.

Je termine ce commentaire sur l’ouvrage de Top — qui peut être utile tout de même pour ceux qui souhaitent connaître ce grand compositeur  — par cet insigne aveu. Oui, je suis persuadé que l’écoute de Roussel m’a sauvé la vie…

 

Thomas Dreneau

 
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Frédéric Robert

Le  rire de Chabrier
Emmanuel Chabrier de Frédéric Robert (Éditions Seghers, 1970)

Emmanuel Chabrier (1841-1894) demeure toujours le compositeur français à découvrir. Ayant eu le malheur de laisser une œuvre musicale peu importante en termes de quantité, Chabrier a, d’un autre côté, souffert d’une certain solitude liée à son supposé amateurisme. En tout cas, l’auteur de cette biographie musicale tend ainsi à expliquer la situation particulière d’un acteur essentiel de la musique classique poursuivi, cependant, par la malchance.

Chabrier n’a jamais été reconnu de son vivant en France ; et, en même temps, son œuvre a mis du temps avant de s’imposer sur la scène. Car, si l’on excepte la reprise fréquente d’œuvres en concert comme España, reste que des créations lyriques comme Gwendoline ou Le roi malgré lui ont été, durant longtemps, boudées par les directeurs de théâtre. À tel point que, par exemple, le premier enregistrement mondial de Gwendoline date seulement de 1996 ! Quant à l’opérette L’étoile, dont j’eus jadis l’honneur d’écouter l’excellente interprétation du chef d’orchestre Jean-Yves Ossonce à Tours, il n’existe que l’enregistrement fragmentaire de John Eliot Gardiner dont le travail se révèle — tout particulièrement et exceptionnellement — décevant.

D’ailleurs, si je reconnais tout à fait l’honnêteté du travail de Frédéric Robert sur Chabrier, il faut admettre que ce dernier montre des défauts ou imperfections réels au niveau de l’écriture. Sans oublier les nombreuses coquilles qui parsèment l’ouvrage et ne peuvent, partant, aider elles aussi à assurer la reconnaissance d’un véritable talent musical dans le domaine du pré-impressionnisme. En effet, Chabrier, s’il fut un grand admirateur de la musique de Richard Wagner, ne sombra jamais dans la servilité et tenta, au contraire, de conserver sa personnalité. Une personnalité non avare d’une certaine sensibilité, tendresse qui, parfois, se métamorphosait en stupéfiante joie de vivre. De même que j’admets que Chabrier annonce une grande partie de la musique française de la première moitié du XXème siècle telle que les compositions orchestrales d’un Albert Roussel ou d’un Maurice Ravel. La maladie et, au final, la mort ne lui permirent pas de terminer l’opéra Briséis ; dont le premier acte achevé laissait deviner, selon le compositeur et ami de Chabrier, Vincent d’Indy, la perte considérable pour toute la musique française.

Par contre, aussi bien que ses talents d’orchestrateur, c’est l’œuvre pour piano (Pièces Pittoresques, Scherzo-Valse,…) de Chabrier qui révèle, encore une fois, l’originalité de cet être si gai (parce que toute souffrance est propice, chez lui, à l’éclat de rire libérateur !). Robert s’est permis notamment de citer de nombreux extraits de sa correspondance qui permettent de mieux observer l’incomparable inventivité d’un homme autant sincère que, en fin de compte, vivant…
J’ajoute que les mélodies de Chabrier, toujours d’après cet ouvrage du musicologue Robert, contiennent des richesses ; lesquelles ne font pas, bien sûr, complètement oublier les imperfections provenant de ce choix malheureux de poèmes médiocres comme ceux du très justement oublié Armand Silvestre.

 

Thomas Dreneau

 
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Philippe Robert/Jean-Sylvain Cabot 2

Surgissement d’un rock lourd et puissant
Hard’n’heavy, 1966-1978, sonic attack de Jean-Sylvain Cabot et Philippe Robert (Éditions Le mot et le reste, 2009)

Pour ceux qui ont lu certains livres de Philippe Robert (avec ou sans Jean-Sylvain Cabot) parus aux Éditions Le mot et le reste, Il faut, dès à présent, reconnaître le travail aussi bien sérieux qu’utile ; de telle sorte que chaque chronique de disque classée dans l’ordre chronologique est une découverte, voire une redécouverte. En résumé, Cabot et Robert offrent aux lecteurs le livre idéal sur les premiers pas du heavy rock ou metal.

Le but est moins de donner un parcours exhaustif des principaux albums ayant marqué l’histoire d’un genre musical que de faire connaître les créations de musiciens qui n’ont pas eu la chance de bénéficier de la reconnaissance critique, voire de la promotion méritée par leurs talents. Même si les auteurs n’oublient pas d’évoquer les formations célèbres telles que Deep Purple, Black Sabbath, Aerosmith, AC/DC, ou encore Motörhead. D’autre part, les pionniers du genre ne sont pas oubliés non plus : on songe à The Yardbirds, Cream, Steppenwolf, Vanilla Fudge, Blue Cheer… bien qu’il me semble opportun d’ajouter à cette liste, le nom de Canned Heat avec son blues rock vigoureux sur le disque Boogie with Canned Heat (1968).

Cabot et Robert n’ont, toutefois, pas l’ambition de retracer l’histoire du hard rock, ni la prétention de donner une vision par trop personnelle de cette musique. Leur style est à la fois simple et direct, parce qu’ils ont compris que ce qui importait avant tout était de laisser place aux artistes quels qu’ils soient, aux créateurs qui peuvent avoir été inspirés autant par le psychédélisme propre aux années 1960 qu’au funk ou au rock progressif des années 1970. Par conséquent, ce premier volume sur le hard rock (complété par un second intitulé Hard’n’heavy, 1978-2010, zero tolerance for silence) tend à montrer la richesse d’une musique qui compte davantage sur la volonté d’atteindre un son gigantesque que sur la maîtrise technique des instruments.

Les musiciens débutants ou chevronnés imposent quelque chose de nouveau, bien qu’ils rencontrent, par ailleurs, l’opposition manifeste des critiques de l’époque. Il s’agit le plus souvent de groupes encore méconnus du grand public comme — dans le désordre — Sir Lord Baltimore, Stray Dog, Buffalo, Granicus, etc. Mais justement Cabot et Robert sont conscients de jouer un rôle ; dans le sens que leur volonté est, certes, de bien faire, mais surtout de permettre à chacun d’élaborer une autre vision d’un genre que l’on a limité dans les années 1970 aux images de la popularité envahissante d’un Led Zeppelin, ou bien encore des excès sonores d’un Grand Funk Railroad qui mérite sans doute mieux que le mépris patent dont il fut, durant des années, l’objet.

J’ajoute, cependant, que le livre de Cabot et Robert permet surtout de voir à quel point le journalisme sans art a reculé au profit d’une nouvelle génération d’auteurs prête à donner, au final, des lettres de noblesse à ce qui mérite mieux que l’étiquette péjorative de genre mineur ou seulement « populaire »…

 

Thomas Dreneau

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur Hard'n'heavy 1978-2010 de Philippe Robert et Jean-Sylvain Cabot

La chronique sur Great black music de Philippe Robert

La chronique sur Led Zeppelin de François Ducray

La chronique sur Anthologie du hard rock de Jérôme Alberola

La chronique sur Hard rock de Christian Eudeline

 
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