Littérature générale
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Emile Faguet

Zola, ou le triomphe de la postérité
Zola de Émile Faguet (The Project Gutenberg eBook, 2008)

Cette courte étude a pour auteur un homme bien oublié aujourd’hui, soit le critique littéraire Émile Faguet (1847-1916). À l’instar de votre serviteur, d’aucuns se souviennent du portrait caricatural qu’en a dressé Léon Daudet (1867-1942) dans ses « Souvenirs » (même si ce dernier semble lui reconnaître parfois du talent).

Bref, au-delà de l’oubli peu ou prou mérité, il faut reconnaître que ce livre en forme de réquisitoire représente l’avis de la « critique distinguée » de l’époque sur un écrivain — Émile Zola — qui a su, quant à lui, s’imposer auprès de la postérité. Je dis « critique distinguée », car je pense que le travail créatif de Zola ne pouvait représenter, pour les observateurs de la Belle Époque (Jules Lemaître, Ferdinand Brunetière,…), que le parfait parangon d’une littérature à la fois démocratique et populaire. Dans les milieux intellectuels de la fin du XIXème et du début du XXème siècle, il était de bon ton d’affirmer son appartenance à l’aristocratie et de se défier, partant, du « nombre » ou de la foule.

Bien entendu, Faguet reconnaît tout de même à Zola une force au sujet de la description de certains détails, mais il lui refuse toute capacité d’analyse en ce qui concerne, notamment, la psychologie de chacun des personnages contenus dans ses romans. Même : il considère Zola comme un plumitif sans intelligence, bien incapable de conceptualiser, voire de réfléchir sur son art. Enfin, l’auteur prend prétexte du Manifeste des cinq, lors de la publication du roman intitulé La terre (1887), afin de mieux rejeter tout intérêt relatif à une œuvre bassement matérialiste ou proche de « l’égout » (dixit Léon Bloy !).

Sans oublier la perte d’inspiration de Zola dans ses derniers livres qui ne peut que confirmer le jugement sans nuances du critique…


Thomas Dreneau

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur Controverse sur Courbet et l'utilité sociale de l'art de Pierre-Joseph Proudhon/Emile Zola

 
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Serge Amisi

Souvenez-vous de moi, l'enfant de demain. Carnets d'un enfant de la guerre de Serge Amisi (Vents d'ailleurs, 2011)

Récit autobiographique d'un ancien enfant soldat, ces « carnets de guerre » se distinguent avant tout par une écriture originale. Serge Amisi a traduit son propre récit, écrit d'abord en lingala, « dans le français que je parlais à ce moment-là. Ce n'était pas un français de l'école, c'était le français que j'avais attrapé comme ça, comme ça. » (1)

Complètement incorrecte au niveau de la syntaxe, cette langue qu'invente Serge Alimi est néanmoins porteuse de sens.

De l'irrespect pour la grammaire naissent des images poétiques [« j'ai eu un rire bizarre de pleurer » (2)], litaniques [« comme je n'ai pas la force dans le corps, il faut que je sois avec la force de mon arme, et c'est mon arme qui me gardera partout où je me trouverai, et si j'ai mon arme, c'est que j'ai mon père, c'est que j'ai ma mère, c'est que j'ai mon enfant, c'est que j'ai ma femme. » (3)]. C'est une langue aussi très proche des choses : « Je me suis dit : 'Ces gens-ci, si je leur parle toujours à la bouche, ils ne vont pas m’entendre.' J'ai commencé à leur parler avec mes pieds, j'ai fui […] » (4).

Ce rapport incantatoire, quasi magique à la langue est peut-être la seule chose qu'il reste de l'enfant dont le récit montre la chute précipitée dans un monde adulte terriblement cruel. Enlevé à sa famille à l'âge de dix ans par les soldats de Kabila, Serge Amisi connaîtra ce lent, mais certain lavage de cerveau qui fera de lui, en quelques années, un tireur d'élite, un complice de viol, un bourreau dans le cadre des tortures infligées aux prisonniers, bref, un tueur professionnel.

La logique du processus est frappante. On oblige d'abord le petit Serge à tuer son oncle chez qui il habite – premier traumatisme. Il tente à un moment donné de fuir et écope de coups de fouet et du cachot – second traumatisme. Pas besoin d'un troisième : à partir de là, les traumatismes se succèderont en se confondant de plus en plus avec ceux que Serge lui-même inflige aux êtres qui ont le malheur de croiser son chemin. Avant même la « vraie » guerre du Congo, qu'il vit le plus souvent drogué, l'enfant d'hier prend goût à la terreur qu'il sème, en jouit, est surnommé « Ange rebelle » et craint – à juste titre – comme l'un des kadogos (terme congolais pour « enfants soldats ») les plus dangereux.

Mais plus que la fatalité, c'est la monotonie du processus qui est effrayante. Au bout d'une vingtaine de pages à peine, le récit nous plonge dans l'enfer du meurtre gratuit. Le premier choc passé, c'est assez « fatigant » : qu'on tue l'un ou l'autre, ici ou ailleurs, après tout quelle différence, puisque de toute façon on exécute sans raison ? C'est la terrible logique de l'enfant soldat qu'est Serge, mais ça devient aussi la nôtre, lecteurs, tant il transmet authentiquement quelque chose de son expérience.

Très vite, on veut que ça se termine ; et pour nous c'est plus facile que pour lui, il suffit de fermer le livre.

 

Céline Colliot-Thélène

 

(1) Souvenez-vous de moi, l'enfant de demain, p. 8.

(2) Ibid., p. 24.

(3) Ibid., p. 97.

(4) Ibid., p. 113.

 
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Patrick Rambaud 4

Parenthèse avant la chute…
Cinquième chronique du règne de Nicolas Ier de Patrick Rambaud (Éditions Grasset & Fasquelle, 2012)

Certes, Nicolas Sarkozy demeure à terre. Mais il n’est pas tout à fait mort politiquement. Si « Nicolas Ier » semble oublié par des amis dits proches et par nombre de ses anciens subordonnés, sans parler des critiques de son propre camp qui dénoncent son ancrage à l’extrême droite de l’échiquier politique, il n’en demeure pas moins vrai que sa disparition du « cirque médiatique » est essentiellement temporaire. Histoire de faire oublier son bilan, ainsi que sa complicité dans plusieurs affaires.

Reste cette Cinquième chronique du règne de Nicolas Ier qui rappelle aux Français toute la nullité d’un quinquennat, lequel est sans doute le pire qu’ait connu la Vème République. Dans quelques mois, il y aura de bonnes âmes qui affirmeront sans nul doute leur nostalgie de l’ « Ancien Régime » ; tant l’oubli est le meilleur moyen de se refaire une virginité politique. Pour les autres, il suffit de garder en mémoire tous les événements qui ont marqué ces cinq années, et — en particulier — ceux narrés dans le présent ouvrage.

Je songe ainsi à cette véritable chasse aux sorcières, laquelle a occupé pendant un temps l’actualité, soit cette hargne dirigée contre les Roms. Il s’agissait surtout, pour Sarkozy, d’occuper le terrain afin de mettre sous le boisseau toutes les histoires entachant déjà sa politique. Il faut ajouter également cette guerre en Libye, dont on ignore toujours le bien-fondé. Sinon, l’hypothétique intérêt des puissances occidentales en ce qui concerne la libération des peuples arabes de la planète.
Bien entendu, la survie d’Éric Woerth au sein du gouvernement Fillon s’est limitée au passage en force de la loi sur les retraites. Il fut, par la suite, sacrifié sans état d’âme par son « maître ».

Toutefois, je ne vois pas le besoin de venir sauver Dominique Strauss-Kahn, un « socialiste » qui n’a pas hésité à prendre la tête du Fonds Monétaire International (F.M.I.). Véritable forteresse du néo-libéralisme, le F.M.I. avait de toute façon laissé cette marque indélébile sur la face de Dominique Strauss-Kahn, bien plus que ces quelques détails sordides donnés en pâture aux journalistes.
S’il prend donc la défense de ce dernier dans l’affaire Nafissatou Diallo, Patrick Rambaud se déchaîne — a contrario — sur la personne de Georges Tronc qui apparaît, sous sa plume, comme un pervers grotesque.

Las ! Je referme le livre, tout en constatant que la démocratie représentative montre chaque jour des travers qui ne sont rien, cependant, en comparaison de l’incapacité des dirigeants modérés à régler la crise économique frappant l’ensemble du continent européen.

 

Thomas Dreneau

 

A lire également sur Arès :

L'article sur Deuxième chronique du règne de Nicolas Ier de Patrick Rambaud

L'article sur Troisième chronique du règne de Nicolas Ier de Patrick Rambaud

L'article sur Quatrième chronique du règne de Nicolas Ier de Patrick Rambaud

 
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Elisabeth Seys

Ces femmes qui écrivent. De madame de Sévigné à Annie Ernaux de Elisabeth Seys (Éditions Ellipses, 2012)

Difficile de l’avouer, mais je ne suis pas rentrée dans le livre d’Elisabeth Seys. Pourtant, je me réjouissais à découvrir une approche singulière d’écrivaines depuis le XVème siècle avec Christine de Pisan et jusqu’à Annie Ernaux, toujours vivante. Des noms passés à la postérité grâce à l’écriture sous forme de récits (Marguerite de Navarre), de lettres (Madame de Sévigné), de journaux de voyage (Flora Tristan), d’autobiographies (Georges Sand, Colette, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras,…) qui poussaient ma curiosité à les percevoir dans l’enchevêtrement du contexte historique, de leur rapport au monde en tant que femmes.  Peut-être ma difficulté tient-t-elle d’un malentendu entre l’étude d’Elisabeth Seys débusquant le « je » en dépit de leurs places reléguées au privé pour la plupart des auteures citées dans son livre, et mon désir d’éprouver le plaisir de relier l’individu à l’œuvre. Je recherchais dans cette lecture des humaines de chair et de sang prenant le risque de subir l’opprobre de leurs pairs ; alors que je me sens contrainte à suivre les méandres de la réflexion d’Elisabeth Seys au sujet d’une telle dans ses paradoxes ou d’une autre dans sa recherche de reconnaissance sociale. Moi qui savourais les écrits de Colette les pieds au chaud dans le four de la cuisinière à bois de mon enfance, qui me délectais des Mémoires d’Hadrien ou des Souvenirs pieux de Marguerite Yourcenar, qui offrais Les années d’Annie Ernaux dés sa parution à mes proches : quelle nécessité pousse l’agrégée de lettres à décortiquer Sido de Colette révélant la mort symbolique des parents de l’auteur ou Le labyrinthe du monde de Marguerite Yourcenar faisant évoluer les représentations du genre masculin/féminin ! Spontanée dans mes « coups de cœur » de lectures comme dans mes rejets, je suis néophyte concernant le décryptage approfondi des écritures. Hélas, trop d’analyses de textes m’ennuient ; et c’est un tort sans doute ! La dissection intellectuelle empêche l’émotion de la rencontre avec le vivant/créatif de femmes impliquées dans une époque et cherchant à faire entendre leur voix par le truchement d’un procédé littéraire.

Pour me dédouaner de ne pas avoir perçu l’enjeu du travail d’Elisabeth Seys au sujet de Ces femmes qui écrivent, je pense que le choix de présenter les auteures par chapitres successifs m’a découragée. De plus, elle s’est focalisée pour chacune d’entre elles sur un seul texte afin d’étayer sa thèse que les femmes doivent lutter à la fois contre la misogynie ambiante du moment, leur milieu social et contre les interdits liés à leur sexe pour oser écrire. Si sa dernière analyse retravaillée avec Annie Ernaux autour des Années me renvoie à mon ignorance à saisir toute la subtilité de la construction du récit « autosociobiographique » intégrant les souvenirs et sensations d’une femme - l’écrivaine décrite à la troisième personne et photographiée à diverses périodes de sa vie avec son pendant d’événements -,  l’ensemble du livre me semble trop démonstratif. Il ne m’a pas donné envie de courir à la bibliothèque de François Mitterrand pour dénicher Les mémoires particuliers de Madame Rolland, citoyenne guillotinée en 1793.

 

Brigitte Dujardin

 
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