Essais
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Han Ryner

Sagesse de Han Ryner
L’Individualisme dans l’Antiquité suivi Des diverses sortes d’Individualisme de Han Ryner [préface de C. Arnoult] (Éditions du Sandre, 2010)

Même si l’on peut difficilement considérer Han Ryner comme un spécialiste de la philosophie de l’antiquité, il n’en demeure pas moins vrai que ce dernier a médité sur les penseurs grecs. Son intérêt pour les présocratiques et pour tous ceux qui leur ont succédé est évident concernant ce petit ouvrage intitulé L’Individualisme dans l’Antiquité (1924). Ainsi, Ryner fait un exposé à la fois chronologique et clair de la plupart des philosophes grecs tels que Socrate ou le stoïcien Zénon ; en même temps qu’il cherche à découvrir en eux les idées qui les rapprochent de l’individualisme comme celui professé par Ryner dans Petit manuel individualiste (1903). Bien entendu, l’auteur et écrivain montre certaines préférences personnelles - qu’il s’agisse de Socrate, d’Épicure, d’Épictète, voire du cynique Diogène.

« L’individualiste » demeure, selon Ryner, quelqu’un qui méprise les lois sociales, tout comme le fait de participer à la guerre. Or, il faut constater que la volonté de l’auteur de conformer la personnalité de Socrate à celle de son modèle d’individualiste prouve principalement ses limites en tant qu’historien de la philosophie. Mais cette liberté d’interprétation s’accompagne d’un jugement sincère lui permettant de réévaluer, par exemple, le rôle des sophistes relativement à cette richesse de la pensée grecque. D’un autre côté, il s’éloigne d’une pensée « traditionnelle » dominée par l’abondance des écrits de philosophes comme Platon et Aristote. De telle manière que sa propre réflexion suit le cheminement temporel - des présocratiques jusqu’aux stoïciens - pour mieux se dévoiler.

En effet, si l’on rattache ici L’Individualisme dans l’Antiquité à Des diverses sortes d’Individualisme, conférence prononcée le 10 décembre 1921, il apparaît que cette analyse des penseurs grecs est le prétexte à une élaboration conceptuelle qui vise rien de moins qu’à privilégier le fondement éthique de l’acte d’agir et de la conscience. Ryner souhaite surtout permettre le bonheur de chacun, tout en respectant la liberté d’autrui. D’où le refus de définir l’individualisme, car toute définition est soumise au changement lié à l’impossibilité de confondre les mots et les choses, ainsi qu’au temps ; et d’où cette nécessité, d’autre part, de considérer les mathématiques comme la source de nouveaux objets s’ajoutant à ceux contenus dans le réel. Ce qui signifie que, pour Ryner, il s’agit de donner la primauté aux individus -vecteurs de la réalité - et de rejeter, conséquemment, les universaux.

Enfin, Ryner professe l’exigence pour l’être humain de condamner toute dialectique de type dominant/dominé, ou encore toute dialectique de type maître/esclave.

 

Thomas Dreneau

 

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La chronique sur Petit manuel individualiste de Han Ryner

 
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Vincent Coussedière

Le peuple fictionnel
Éloge du populisme de Vincent Coussedière (Elya Éditions, 2012)

À l’instar de Alain Soral, Olivier Bardolle ou Jean Robin, Vincent Coussedière fait partie de ces essayistes que l’on peut plus ou moins classer du côté de la droite dite « nationale ». Ce qui le singularise, toutefois, et en comparaison des intellectuels susdits, est un emploi de l’analyse et de certains concepts philosophiques, voire sociologiques. D’autre part, nonobstant une sympathie implicite pour Marine Le Pen, son discours s’oppose aux démagogues — qu’il s’agisse de Nicolas Sarkozy, ou encore des leaders successifs au sein d’un parti tel que le front national. Conséquemment, si les idées de Coussedière relèvent de postulats propres à l’actualité ou à l’air du temps, il n’empêche que son essai tente tout de même d’apporter quelques idées nouvelles.

L’auteur est persuadé de l’existence de similitudes qui relient entre elles des personnes formant ainsi le « peuple ». Pour cela, il s’appuie sur les écrits de Gabriel Tarde (1843-1904) ; et, d’un autre côté, il fait appel — semble-t-il — au philosophe Hegel pour mieux introduire la notion générale de « grand homme » en tant que lien fondamental avec ce même peuple. Je ne tiens pas à entrer dans les détails de la démonstration de Coussedière. Je puis seulement dire qu’il considère que Jean-Paul Sartre et François Mitterrand demeurent les deux personnalités responsables de l’idéologie à la fois européiste et gauchiste, laquelle permet notamment le triomphe des identités particulières ou communautaires. En résumé, il refuse de voir dans le peuple une identité. Car ce sont, au contraire, les adversaires de l’idée de populisme, confondue avec celle de démagogie pure, qui entretiennent les réflexes identitaires. Ceux-ci ont pour effet de dissoudre le peuple qui est prêt, en retour, à entrer dans le jeu politique à la recherche du grand homme. Bien entendu, le grand homme ne peut être que le successeur, par exemple, d’un général de Gaulle, héros de la résistance, puis fondateur de la Cinquième République. Ce qui signifie essentiellement que Coussedière n’est pas opposé au système de la démocratie représentative ; ou disons que celle-ci coexiste avec, je le répète, l’accord profond entre le peuple et le grand homme. D’un autre côté, l’essayiste se réfère à la démocratie directe, puisqu’il constate que, même à gauche, il existe des partisans du populisme comme Pierre Rosanvallon ; bien que ce dernier apparaît plutôt favorable à une participation plus grande, mais encore limitée, de la population, ce qui nous éloigne — en fin de compte — de ladite démocratie directe.

Mais Coussedière reste peu favorable à une gestion du pouvoir politique par le peuple. Selon lui, l’idéal populiste ne peut être donc assuré que par le grand homme. Or, même si l’auteur cherche à plusieurs reprises à bien différencier ce dernier du démagogue, même s'il reste favorable au régime de la représentativité, il est difficile de ne point faire le rapprochement hypothétique entre le peuple et le tyran lui-même. Par ailleurs, cet essai n’est-il guère que le simple contre-pied d’un mot devenu péjoratif dans la bouche de politologues ou de simples journalistes ? Enfin, certaines références à l’actualité immédiate condamnent en quelque sorte cet essai à un vieillissement probable ; sans parler de cet intérêt parfois symptomatique pour quelques pantins médiatiques, lesquels ne peuvent être pris au sérieux par celui ou par celle qui pense…

 

Thomas Dreneau

 
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Claude Aziza

L’Histoire… anecdotique
Guide de l’antiquité imaginaire. Roman, cinéma, bande dessinée de Claude Aziza (Les Belles Lettres, 2008)

L’ouvrage pouvait, au premier abord, sembler ambitieux, puisqu’il ne cherchait rien de moins qu’à identifier le rôle de l’imagination relatif à cette période lointaine qu’est l’antiquité. Cependant que Claude Aziza a prouvé simplement son manque d’ambition, voire de hauteur de vue, pour ne laisser découvrir de cette recherche en tous points esthétique qu’une analyse limitée sur la confrontation du passé avec le temps présent (ou le futur).

Ce Guide de l’antiquité imaginaire ressemble au simple délassement pour un universitaire avide, sans nul doute, de troquer cet ennui d’une approche aride de l’histoire ancienne par une vision anecdotique pleine d’humour. Or : l’auteur ignore aussi bien l’exhaustivité (ce qui peut, ici, se comprendre tant la matière du sujet paraît vaste) que le besoin primordial de combler l’abyme du pourquoi.
 
S’il salue, par exemple, l’œuvre d’un cinéaste tel que celle de l’Italien Vittorio Cottafavi (1914-1998), jamais ses commentaires ne dépassent la compréhension en surface de films qui méritent sans conteste mieux que l’éloge unique. Même constat pour la bande dessinée, du fait qu’il est absolument impossible de retenir les titres d’albums ou de séries traités « à la galope » (André Gide). Quant à la littérature, en apprenant que Aziza a préfacé et commenté nombre de romans historiques, je n’en reste pas moins — et justement — déçu par l’absence d’un discours qui devrait dépasser le simple tissu de faits ou événements afin d’en venir à un véritable travail de commentateur.

En conclusion, Aziza fait partie en quelque sorte de ces êtres se consolant de leur parfaite incapacité introspective ; parce qu'il s’agit, surtout pour eux, de répondre non pas à une terrifiante nécessité de métaphysique, mais à un renforcement de la banalité inhérente à l’existence.

 

Thomas Dreneau

 

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La chronique sur Le péplum de Laurent Aknin

 
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André Gorz

Ecologica de André Gorz (Éditions Galilée, 2007)

Ecologica rassemble des textes et articles d’André Gorz écrits entre 1975 et 2007. Je connaissais cet auteur par son livre, Métamorphoses du travail. Quête du sens, édité en 1988 et qui remettait en cause le principe d’un salaire dépendant du système capitaliste au nom du profit. Avant l’ère industrielle, les humains travaillaient pour subvenir à leurs besoins élémentaires et ne cherchaient pas à « travailler plus pour gagner plus ». Le système capitaliste a perverti la notion de travail - en incluant l’argent afin de consommer des objets inutiles au détriment du partage des solidarités et de la liberté du temps pour soi et avec les autres.
 
Dans Ecologica, André Gorz nous invite à suivre sa pensée radicale sur l’écologie politique. Elle n’est pas une morale écologique, mais l’exigence éthique de l’émancipation du sujet.

Ces différents articles approfondissent la remise en cause du capitalisme actuel qui se nourrit exclusivement de la création de nouveaux besoins pour l’individu. Ceux-ci conduisant à la surproduction de marchandises, tout en diminuant le travail grâce à l’informatisation et à la robotisation. « La course à la productivité tend toujours à s’accélérer, les effectifs employés à être réduits, la pression sur les personnels à se durcir, le niveau et la masse des salaires à diminuer » (page 26) mais - ajoute-t-il - puisque la production ne valorise plus l’ensemble des capitaux accumulés, c’est le capital financier qui se constitue pour faire de l’argent en achetant et en vendant d’autres formes d’argent. Dans le texte sur « l’idéologie de la bagnole », André Gorz s’amuse à démontrer comment la voiture, privilège de quelques-uns au début du vingtième siècle, s’est démocratisée en entretenant l’illusion que chaque individu pouvait se prévaloir « aux dépens des autres ». Il reste, cependant, esclave du marketing auto, du prix de l’essence, des espaces compartimentés entre l’habitat et le boulot … mais aussi des bouchons de fin de semaine ou durant les vacances !
 
Que propose-t-il pour ne pas mourir idiot, chômeur ou perclus de rhumatismes en attendant une retraite hypothétique ? Dans l’entretien réalisé en 2005 avec une journaliste brésilienne repris dans le dernier chapitre d’Ecologica, André Gorz réfute autant la société de consommation que celle des services marchands qui profitent aux plus aisés. Ce qui lui importe, c’est de donner à chacun(e) un revenu social d’existence découplé du temps de travail et du travail lui-même pour s’adonner au plaisir d’imaginer, de créer et de partager des connaissances en dehors de toute valeur marchande. Le capital « immatériel » n’a pas d’étalon de mesure et inversera le rapport entre production de richesses marchandes et production de richesses humaines. Le hacker est la figure emblématique de cette appropriation/suppression du travail en inventant (entre autres) Linux et ses logiciels libres.
 
Cette sorte de testament - puisqu’il se suicide peu de temps après sa parution - nous permet de réfléchir sur les mécanismes d’un système économique moribond broyant sans état d’âme le quotidien de milliards d’êtres humains. Lisez-le ! Il vous donnera envie de découvrir son œuvre et une personne qui tendait vers l’utopie d’un autre monde en déconstruisant les sentiers rabattus du néo-libéralisme.

Cet auteur m’a renvoyé à l’essai de Virginia Woolf dans Trois Guinées. En 1938, l’écrivaine propose aux femmes de se libérer du joug masculin en donnant trois guinées à trois Sociétés différentes : la première pour l’éducation des filles, la deuxième pour leur indépendance financière, et la troisième afin de lutter contre la guerre. Pourquoi relier ces auteurs ? Parce qu’il me semble que l’un comme l’autre situaient leur combat contre une société asservissant un groupe d’êtres humains au nom d’intérêts de sexe et de classe. Les deux croyaient en l’émancipation de l’individu par l’intelligence ou par la créativité ; ils rejetaient toute forme de sujétion ressentie dès l’enfance. Cette conscience aiguë d’un carcan familial exprimée dans Le Traître pour André Gorz et dans Promenade au phare pour Virginia Woolf leur a insufflé le désir d’écrire et d’inventer d’autres possibles.

 

Brigitte Dujardin     

 
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