Economie
Imprimer Envoyer

Bernard Maris 2

Lucidité de l’économiste
Keynes ou l’économiste citoyen de Bernard Maris (Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1999)

Bernard Maris est l’auteur de cet ouvrage de vulgarisation tout à fait passionnant sur la pensée économique de John Maynard Keynes. En effet, Keynes ou l’économiste citoyen est une première approche nécessaire de l’économiste anglais ; en même temps que Maris prouve toute son originalité, dénonçant les postulats des « néo-classiques » ou « néo-libéraux » et montrant, d’autre part, son attachement à Karl Marx.

Mais surtout Maris, par un exposé à la fois didactique et précis, démontre l’actualité d’un économiste qui a, au contraire des penseurs classiques, affirmé le principe de l’incertitude absolue qui règne sur le marché. En résumé, Keynes est persuadé que la situation de déséquilibre l’emporte, au final, et qu’il ne peut être question de croire en l’efficacité parfaite d’un marché dans lequel dominent les sentiments égoïstes et — paradoxalement — grégaires des individus. Pour Maris, il est clair que Keynes n’hésite pas à employer le vocabulaire de la psychologie pour mieux appréhender le rôle des acteurs économiques (entrepreneurs, consommateurs,…). Ces derniers agissent notamment dans un climat d’instabilité, voire d’insécurité, flagrant ; ce qui explique le besoin primordial de l’intervention de l’État.

Ainsi, l’État doit intervenir, mais seulement lorsque son action est utile afin de remplacer une initiative privée défaillante. D’ailleurs, Keynes montre une certaine hostilité à l’égard des syndicats et des ouvriers. Cela signifie que le rôle de l’État doit être mesuré ; et que celui-ci a surtout pour but de relancer l’économie par l’investissement. À ce propos, il méprise cordialement le rentier, du fait qu’il n’est pas normal de gagner de l’argent sans même courir le risque financier de l’entrepreneur. Il considère même que “cet idéal financier d’accumulation d’argent pour l’accumulation d’argent” va tout particulièrement à l’encontre de la civilisation. Une civilisation qui correspond, chez Keynes, à une vision aristocratique du monde ; de telle sorte que l’avenir entrevu par l’économiste anglais ressemble en quelque sorte à l’ « otium », c’est-à-dire une recherche utopique de la liberté centrée aussi bien sur les arts que sur la création.

 

Thomas Dreneau

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur Sur la monnaie et l'économie de John Maynard Keynes

La chronique sur Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles de Bernard Maris

 
Imprimer Envoyer

Jean Peyrelevade

Pour en finir avec l’absoluité de l’économie
Le capitalisme total de Jean Peyrelevade (Éditions du Seuil, 2005)

Le livre de Jean Peyrelevade analyse de manière précise la situation des grandes entreprises dominées par l’actionnariat, ainsi que le rôle des institutions financières telles que, par exemple, les fonds de pension. Ainsi, Peyrelevade a parfaitement compris le danger de ce qu’il nomme « le capitalisme total », c’est-à-dire la capacité de la sphère économique de se défaire de toutes les contraintes représentées par la communauté ou l’intérêt général. D’une part, le domaine à la fois financier et économique est représenté par des actionnaires qui forment la majorité des « très riches », voire des « ultra-riches ». Ceux-ci nomment à la tête des entreprises des managers ; lesquels ont tendance à s’identifier parfaitement à leurs intérêts propres. D’où la nécessité d’une rémunération annuelle qui correspond à plusieurs centaines de fois le salaire moyen d’un individu. Et d’où — surtout —la volonté de plus en plus affirmée de la part des managers d’apporter le maximum de profits à des actionnaires plus préoccupés par un enrichissement immédiat que par l’intérêt à long terme de l’entreprise.

L’autre problème primordial, et se rattachant en quelque sorte à l’influence des actionnaires dans le développement actuel des grandes entreprises, demeure le poids d’institutions financières qui se substituent peu à peu aux banques. En effet, de par l’échec du système d’intermédiation bancaire en raison de graves crises successives, l’individu investissant directement dans l’achat d’actions ou indirectement dans l’économie financière (grâce à l’essor des fonds de pension pour les retraites, puisque le système par répartition a disparu, en fin de compte, dans les pays anglo-saxons ou est menacé de disparaître au sein de l’Europe continentale), favorise, partant, le capitalisme le plus extrême.

Mais il est clair que si les raisonnements de Peyrelevade dans Le capitalisme total méritent une attention particulière, reste que sa vision d’un capitalisme échappant à toute appréhension par les dirigeants politiques est la meilleure façon de justifier l’impéritie ou le suivisme des gouvernants prêts à mettre en place des mesures qui détruisent encore davantage les économies nationales. Car, pendant que Peyrelevade se lamentait en 2005 (et se lamente sans doute toujours) sur l’incapacité fallacieuse des représentants des démocraties occidentales, on constate désormais chez ces derniers le besoin de combattre la crise économique par l’intermédiaire de décisions renforçant, au final, le capitalisme économico-financier et provoquant une dépression, laquelle touche aussi bien les plus pauvres que les classes moyennes.

 

Thomas Dreneau

 
Imprimer Envoyer

Patrick Artus/Marie-Paule Virard

Derniers vestiges du néo-libéralisme avant liquidation…
Pourquoi il faut partager les revenus de Patrick Artus et Marie-Paule Virard (Éditions La Découverte, 2010)

Le titre du livre de Patrick Artus et Marie-Paule Virard, Pourquoi il faut partager les revenus, est en quelque sorte trompeur, puisque, malgré la volonté implicite ou explicite des auteurs de mettre un terme aux vieilles méthodes appliquées par la plupart des dirigeants libéraux de la planète, les idées exposées ici s’avèrent modérées et laissent le lecteur dubitatif quant aux solutions, au final, proposées d’un point de vue économique.

Ces deux économistes ont beau constaté que la majorité des européens en général et des Français en particulier doivent bénéficier de salaires plus élevés. Ils ont beau constater la nécessité d’un véritable partage des revenus ; lequel se fait encore au bénéfice d’actionnaires dans l’incapacité de comprendre que la crise actuelle aurait dû limiter leurs bénéfices, ainsi que les salaires colossaux des manageurs. Bref, ils ont beau constaté que la volonté des gouvernements néo-libéraux de limiter les déficits et, partant, de faire porter le poids de la dette sur le plus grand nombre provoque un cercle vicieux qui accroît, à l’instar de la situation japonaise depuis quelques décennies, la dépression des économies nationales. Il n’en demeure pas moins vrai que leurs analyses — qui concernent également les pays émergents de plus en plus autosuffisants par rapport aux produits en provenance des vieux pays développés — conviennent donc peu au progrès social, parce qu’elles reprennent (en partie) la doctrine néo-libérale.

En effet, Artus et Virard sont tout à fait favorables, par exemple, à la flexibilité du marché de l’emploi ; arguant que les entreprises, si celles-ci conservent trop longtemps leurs salariés, risquent de souffrir immanquablement, à l’avenir, d’une crise d’adaptation. D’ailleurs, les auteurs semblent accepter l’idée d’une compétition fratricide entre économies nationales ; et, même s’ils peuvent convaincre le lecteur conscient de l’égoïsme prédominant au niveau international, reste que l’absence de solidarité entre pays (je songe notamment à l’Union Européenne) sera sans nul doute fatale à nombre d’entre eux. Parce que des accords multiples nés d’une volonté politique commune constituent l’unique chance de remettre en cause fondamentalement un système à la fois économique et financier qui est susceptible, sinon de s’autodétruire, du moins de provoquer la paupérisation d’une partie importante des classes sociales.

En conséquence, il apparaît certain que, comme l’affirmait l’économiste américain Paul Krugman, l’enjeu sera très bientôt de redéfinir les principes régissant l’existence des hommes et des femmes en communauté, de laisser place à l’imagination, à l’idéal, à l’utopie en tant que seul moyen de retrouver aussi bien la paix sociale que la prospérité. Ce qui signifie que la démocratie représentative est tôt ou tard condamnée à disparaître… et au profit — peut-être — de l’oligarchie ou de la dictature (?).

 

Thomas Dreneau

 

PS : Les commentaires de Artus et Virard sur la prudence à adopter quant à « l’économie verte », puisqu’il faut craindre de nouvelles spéculations de la part d’investisseurs peu scrupuleux, démontrent à nouveau la vision limitée de ces derniers ; surtout en ce qui concerne un présent accepté et, conséquemment, banalisé…

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur Pourquoi les crises reviennent toujours de Paul Krugman

 
Imprimer Envoyer

Bernard Maris 1

Bernard Maris pamphlétaire
Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles (Éditions Albin Michel, 1999)

Le livre de Bernard Maris, Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles, appartient tout à fait à la veine littéraire du pamphlet. Non pas que Bernard Maris puisse décevoir l’amateur d’économie — l’auteur fait montre d’une réelle compétence pour dénoncer les errements des universitaires ou journalistes dans leur culte voué au marché à la fois efficient et libre. D’autre part, il faut replacer un tel ouvrage dans son contexte, soit la médiocrité de plus en plus flagrante de l’enseignement donné par les « néo-libéraux », et surtout le vieillissement de ceux qui ont inspiré ce mouvement théorique (le « néo-libéralisme », donc) connaissant son apogée intellectuelle dans les années 1970.
Il est plutôt éloigné le temps où Milton Friedman et Friedrich A. Hayek semblaient représenter les parangons d’une pensée économique débarrassée, au final, des « oripeaux de l’État providence ». Cependant qu’aujourd’hui comme hier, les gouvernants occidentaux semblent suivre aveuglément leurs remèdes.

Bref, le livre de Maris se veut une bombe lancée à la face des vieux libéraux et de leurs thuriféraires sans talent. En affirmant le primat de la réflexion d’économistes tels que John Maynard Keynes et Karl Marx, il tend à condamner toute une génération qui s’est complue dans la thèse d’un capitalisme supérieur, alors qu’il était seulement le représentant parfait de l’égoïsme, ou plutôt de la déréglementation au détriment de l‘intérêt général.
Évidemment, l’ouvrage, par son style polémique, éreinte même des adversaires du « néo-libéralisme » comme John Kenneth Galbraith, ou encore le futur prix Nobel d’économie, Joseph E. Stiglitz. Un pamphlet aussi virulent explique que certaines blessures soient infligées, parfois même, à son propre camp !

D’un autre côté, inconsciemment Maris rejoint une certaine tradition anti-intellectualiste, en raison de son refus des mathématiques servant à fonder uniquement, selon lui, le jeu de l’offre et de la demande. D’où des attaques ciblées en ce qui concerne les personnalités de Gérard Debreu et de Maurice Allais (lesquels auraient sans aucun doute mérité un sort meilleur). Mais aussi les économistes du Fonds Monétaire International (F.M.I.), les intellectuels comme Alain Minc, Jacques Attali, etc.

Plus sérieusement, Maris met le doigt sur une situation presque « actuelle » avec la quasi-faillite du fonds spéculatif L.T.C.M. (Long Term Capital Management) fondé en particulier par les prix Nobel Merton et Scholes, et qui fut sauvé — bien entendu — par l’argent public. Sans parler de la crise asiatique parfaitement illustrée par Paul Krugman dans son livre intitulé Pourquoi les crises reviennent toujours (2009).

Pour conclure : l’ouvrage de Maris est nécessaire, dans le sens qu’il ouvre la voie à une prise de conscience qui, si celle-ci existe dorénavant au sein des cercles universitaires, n’a pas encore atteint les classes politiques au pouvoir et le monde des « experts »… toujours aussi incompétent.

 

Thomas Dreneau

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur Keynes ou l'économiste citoyen de Bernard Maris

La chronique sur Les économistes néo-classiques de Janine Brémond

La chronique sur Pourquoi les crises reviennent toujours de Paul Krugman

 
<< Début < Préc 1 2 3 4 5 6 7 Suivant > Fin >>

Page 1 de 7