Philosophie
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Jacques Bouveresse 2

Essais II : L’époque, la mode, la morale, la satire de Jacques Bouveresse [Textes rassemblés et organisés par Jean-Jacques Rosat] (Agone, 2001)

Cet ouvrage de Jacques Bouveresse fait suite à Essais I : Wittgenstein, la modernité, le progrès & le déclin. À l’instar du premier volume, il s’agit d’un recueil d’articles qui, selon moi, dépasse l’entreprise originelle, puisque Essais II : L’époque, la mode, la morale, la satire montre à quel point Bouveresse est un penseur original et mérite, d’autre part, mieux que le titre de commentateur spécialisé de Wittgenstein. À partir de diverses interprétations d’écrivains ou de philosophes comme Oswald Spengler, Karl Kraus, Robert Musil, Sigmund Freud et Gottfried Benn, Bouveresse se permet de dresser un panorama enrichi de l’époque contemporaine.

Le philosophe est, en effet, conscient de la période particulière que traverse désormais chaque être humain, soit celle de la disparition complète des « idéologies ». D’où ce besoin crucial de réfléchir sur la notion de déclin. Bouveresse semble ainsi faire sienne l’affirmation d’auteurs qui constatent que la société a perdu toute structure, au profit de la survivance de rares individus encore à même de penser. D’un autre côté, l’auteur constate que le temps est propice à la spécialisation, au choix du détail, c’est-à-dire à une compréhension étroite, puisque celle-ci rejette toute vue globale. Évoquer l’œuvre de Kraus lui permet, à ce propos, de contester le rôle délétère du journalisme ; de telle sorte que Bouveresse en conclut de façon provocatrice qu’il faudrait supprimer la liberté de la presse. Il laisse même entendre que la censure serait en quelque sorte une meilleure chose…

Ce qui ne veut point dire que Bouveresse rejoint les intellectuels antirationnels. Bien au contraire ! Bouveresse, s’il admire l’œuvre littéraire de Benn, n’en demeure pas moins proche de l’humanisme de Kraus, tout en prêchant la révolte. Mais une révolte qui tend surtout à le démarquer profondément de la génération des philosophes professionnels dans la France des années 1970. Favorable à une philosophie à la fois claire et précise, et, partant, opposé à toute obscurité propre aux « philosophes littéraires », Bouveresse affirme son intérêt pour la philosophie analytique en général et le cercle de Vienne en particulier. D’ailleurs, à partir d’une lecture personnelle de l’auteur du Déclin de l’Occident, et bien avant Alan Sokal, il dénonce l’œuvre du relativisme. De même que Bouveresse en vient à défendre la possibilité d’une « morale » pour le manager. Cependant, cette dernière n’a, bien entendu, rien à voir avec celle du philosophe. Plus modestement, Bouveresse cherche à convaincre chacun d’adopter une éthique à hauteur d’homme.

Dans un court texte intitulé « De la société ouverte à la société concrète » (1982), je remarque que Bouveresse s’intéresse également à l’organisation politique de la communauté : rejetant tout retour au nationalisme, voire au « tribalisme », le philosophe expose le souhait de la mise en place d’une « collectivité locale » capable d’entrer en relation avec l’État. De ce fait, Bouveresse défend l’idée d’un corps intermédiaire, mais qui serait non pas l’émanation de l’État, mais plutôt l’émanation de l’individu en tant que tel.

 

Thomas Dreneau

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur Essais I : Wittgenstein, la modernité, le progrès & le déclin de Jacques Bouveresse

La chronique sur Prodiges et vertiges de l'analogie de Jacques Bouveresse

 
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Hans Reichenbach

Une nouvelle philosophie scientifique (ou le cas Reichenbach)
L’avènement de la philosophie scientifique de Hans Reichenbach (Flammarion, 1955)

Hans Reichenbach (1891-1953) est un cas à part en ce qui concerne les philosophes ayant été peu ou prou proches du cercle de Vienne. Pendant longtemps, on a considéré Reichenbach comme l’un des principaux membres de ce que l’on a appelé le positivisme logique. À tel point que toute anthologie de textes ou articles des philosophes du cercle n’hésite pas à faire mention de ce penseur allemand à égalité avec Moritz Schlick (1882-1936), Rudolf Carnap (1891-1970) ou encore Otto Neurath (1882-1945). Cependant, si Reichenbach partage certaines idées fondamentales des philosophes du cercle viennois, il n’en demeure pas moins une personnalité singulière, et dont le style se rapproche, par exemple, d’un Louis Rougier (1889-1982).

En effet, et comme chacun peut le constater à la lecture de son livre intitulé L’avènement de la philosophie scientifique, le regard — que porte Reichenbach dans une première partie consacrée aux « sources de la philosophie spéculative » — démontre une volonté polémique dans la manière de traiter l’histoire de la philosophie. Parmi tous ces devanciers, je ne suis guère surpris de remarquer que les seuls à trouver grâce aux yeux de Reichenbach sont David Hume et peut-être Emmanuel Kant. Je dis bien « peut-être », car l’auteur se permet de critiquer à de multiples reprises le principe de Kant basé sur l’apriorisme synthétique ; lequel ne pouvait guère satisfaire celui qui défendait, à l’instar des penseurs du cercle, une séparation stricte entre propositions synthétiques et propositions analytiques. Par contre, Reichenbach considère la philosophie de Hegel comme l’œuvre d’un « fanatique » et déclare même à propos de Spinoza : « Je crois que cette réputation est plutôt due au mérite de sa personnalité qu’à celui de sa philosophie » (!).

Plus sérieusement, Reichenbach rappelle le rôle de quelques auteurs importants (Platon, Pythagore, Descartes, etc.) qui ont cherché à baser leur théorie de la connaissance sur les mathématiques. Ces derniers appartiennent le plus souvent au groupe de philosophes qualifiés par Reichenbach de « rationalistes » ; du fait qu’ils tentent avant tout de parvenir à une certitude de l’ordre de la vérité absolue. Tandis que les « empiristes » (de Sextus Empiricus à Hume) paraissent mieux correspondre aux thèses défendues par le philosophe allemand. La pensée de Hume parvient, toutefois, à une impasse ; puisque le rôle de l’induction ou de l’expérience se limite au temps présent et ne permet pas, au final, de faire des prédictions.

D’ailleurs, Reichenbach semble arriver au même constat relativement au travail des savants ou scientifiques. Il s’agit de faire ressortir, bien entendu, les limites du déterminisme telles que celles-ci apparaissent notamment dans les travaux de Newton, et cela, pour mieux mettre en évidence la véritable révolution scientifique qui a marqué la première moitié du XXème siècle avec le développement de la relativité d’Einstein, ainsi que l’essor de la théorie des quanta.

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Thomas Dreneau

 


 
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Antoinette Virieux-Reymond

Sur la logique en général
La logique formelle de Antoinette Virieux-Reymond (Presses Universitaires de France, 1975)

Contrairement à ce que peut faire croire le titre de l’ouvrage de Antoinette Virieux-Reymond, il ne s’agit pas d’un livre consacré à la logique formelle, mais plutôt d’une étude qui porte sur la logique en général. En effet, Virieux-Reymond s’inspire notamment des travaux de Robert Blanché pour donner un aperçu à la fois historique et technique de la logique. Cela signifie que l’auteure ne cherche absolument pas à faire preuve d’une originalité quelconque, puisque La logique formelle se présente davantage comme un court manuel susceptible d’être lu autant par les universitaires que par les étudiants.

Ainsi, le propos de Virieux-Reymond qui tend à résumer le fondement de la logique sur un critère de vérité (vrai/faux) apparaît assez pauvre en comparaison des tentatives de Blanché dans L’axiomatique (1955), ou encore de Charles Serrus (Essai sur la signification de la logique, 1939). Mais, encore une fois, il importe de lire ce petit livre comme un instrument qui permet surtout de mieux comprendre l’utilisation de la logique symbolique. Sans parler des quelques développements qui concernent autant la logique classique que les relations de celle-ci avec la « nouvelle logique ». D’autre part, il s’agit d’un ouvrage à la fois clair et concis sur un domaine souvent peu connu des philosophes français.

Même si je puis constater que La logique formelle était sans conteste une étude datée au moment de sa publication (première édition en 1962), car Virieux-Reymond s’appesantit tout spécialement sur les livres de Serrus et d’Arnold Reymond. Livres qui concernent la logique de la première moitié du XXème siècle, et en particulier celle tirée des Principia Mathematica de Bertrand Russell et de Alfred Whitehead. D’un autre côté, la philosophe fait toujours une place aux défenseurs de la logique syllogistique ; alors qu’il est clair que ces derniers ne représentaient plus un groupe susceptible de remettre en question le primat de la logique symbolique, et étaient, pour la plupart, disparus ou décédés.

Conséquemment, La logique formelle, malgré un intérêt pédagogique certain, appartient effectivement à l’histoire de la logique ; bien que le livre peut encore être utile pour tous ceux qui se penchent sur la naissance de la logique dans l’antiquité, ses prolongements au moyen âge et jusqu’à la période moderne. À tel point qu’il complète tout à fait un ouvrage récent tel que celui de Joan Busquets, Logique et langage : apports de la philosophie médiévale (2006) ; de telle sorte que Virieux-Reymond décrit beaucoup mieux (en comparaison, bien entendu, de l’œuvre de Busquets) les techniques rationnelles propres au travail du logicien classique — tout en négligeant trop, selon mon point de vue personnel, les implications proprement philosophiques.

Enfin, La logique formelle de Virieux-Reymond a le mérite d’être une introduction aussi simple que salutaire au livre de Blanché, La logique et son histoire (ouvrage paru une première fois en 1970, et complété plus tard par Jacques Dubucs).

 

Thomas Dreneau

 
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Dominique Lecourt 3

Pamphlet contre la philosophie analytique
L’ordre et les jeux. Le positivisme logique en question de Dominique Lecourt (Grasset, 1981)

On le sait : la philosophie analytique a été, pendant longtemps, le parent pauvre de la pensée française en général. L’ordre et les jeux. Le positivisme logique en question demeure, semble-t-il, le témoignage le plus flagrant de cette incompréhension entre, d’un côté, une pensée héritière du cercle de Vienne et plutôt cantonnée dans les pays anglo-saxons, et, de l’autre, une tradition philosophique hexagonale elle-même réduite à quelques grands noms comme Gaston Bachelard et Georges Canguilhem. Incompréhension qui a pu se transformer en parfait mépris et qui pose —conséquemment — la question de l’ouverture de la philosophie française à d’autres manières européennes de penser. Heureusement, cette vision caricaturale consistant à « fermer les fenêtres » à toute influence étrangère ou extérieure appartient désormais au passé. Même si je ne suis pas certain de la vérité de cette dernière phrase ; que d’aucuns, à l’instar de Jacques Bouveresse, pourraient qualifier d’affirmation naïvement optimiste.

Car, en lisant l’ouvrage de Dominique Lecourt, je constate l’incroyable fossé qu’il a fallu combler entre ces deux traditions. Au lieu de permettre le rapprochement salutaire entre celles-ci (je songe notamment aux travaux de Jocelyn Benoist), Lecourt démontre l’incapacité d’accepter un tant soit peu les héritiers du positivisme logique comme les garants d’une autre façon légitime de philosopher.

Ainsi, la « critique » des principales thèses du cercle de Vienne à la lumière, en particulier, de la réflexion de Karl R. Popper se présente comme le meilleur moyen de délimiter tout un espace de concepts, au final, rejetés. Non seulement cette « critique » apparaît tout à fait datée, puisque Lecourt ne reconnaît dans les philosophes viennois aucune faculté individuelle de penser (pourtant, il est impossible aujourd’hui de considérer Moritz Schlick, Rudolf Carnap et Otto Neurath comme des penseurs s’accordant parfaitement — ne serait-ce que sur la question des « énoncés protocolaires » dans les années 1930 !), sinon des divergences qui facilitent surtout son entreprise de démolition ; mais, en outre, l’évocation de la pensée d’un Popper permet à l’auteur d’utiliser les attaques de ce dernier contre le positivisme logique, tout en lui permettant de renvoyer dos à dos les représentants du cercle de Vienne et le même Popper accusé d’avoir construit ses propres théories à partir des premiers écrits des auteurs du « manifeste » ou de « la conception scientifique du monde ». Ensuite, Lecourt peut faire appel au Wittgenstein des Remarques philosophiques afin de porter le coup fatal à la philosophie analytique dans son ensemble.

Or, même si je n’ai pas lu les Remarques philosophiques de Ludwig Wittgenstein, je ne peux pas croire que la lecture qu’en donne Lecourt corresponde au même homme qui a écrit le Tractatus. À vouloir enrôler Wittgenstein dans son combat contre la philosophie analytique, je pense que Lecourt n’a réussi qu’à travestir sa pensée ; à tel point que la conclusion de L’ordre et les jeux sur la nécessité d’un sur-matérialisme rappelle de manière caricaturale la pensée primaire de l’élève de Louis Althusser, lequel reste prisonnier de Lénine et de son livre intitulé Matérialisme et empiriocriticisme (la remise en cause de l’influence de Mach sur le cercle de Vienne trouve, bien entendu, son origine dans cet essai polémique dudit Lénine), sans parler de ce rejet facile du sujet déjà exprimé dans l’ouvrage antérieur, Pour une critique de l’épistémologie (1972).

 

Thomas Dreneau

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur Pour une critique de l'épistémologie de Dominique Lecourt

La chronique sur Lyssenko. Histoire réelle d'une "science prolétarienne" de Dominique Lecourt

La chronique sur Contre la peur. Suivi de Critique de l'appel de Heidelberg de Dominique Lecourt

 
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