Polars
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Marek Corbel

Mythes et mythologies policiers

À l’heure où les strates dirigeantes policières de l’hexagone sont confrontées à une crise « apparemment » subite, le versant romanesque de cette réalité, pourtant persistante, concernant le roman noir reste pour le moins inexploré. Ce constat contraste avec la production littéraire anglo-saxonne en la matière au travers de deux exemples d’auteurs et de romans, à savoir Un pays à l’aube de Dennis Lehane et Saints of New-York de R.J. Ellory (pas encore traduit en français).

 Au travers de son texte s’apparentant en tous points à une fresque, Lehane traite de la réalité sociale, économique, culturelle bostonienne qui lui est si chère. Les personnages, leurs parcours recouvrent, dans une même histoire, soit celle de la fin de la première guerre mondiale, le traitement des anciens combattants frappés par une épidémie, la réalité des communautés populaires irlandaises et noires de cette époque, et surtout la crise frappant l’organisation de la police locale. Celle-ci oppose de hauts fonctionnaires de l’institution défendant « le rêve américain » et les soutiers de la pyramide engagés dans la protestation sociale et la syndicalisation. Le héros Danny Coughlin, policier irlandais de terrain, ayant délibérément choisi de rester vivre dans le quartier le plus misérable et métissé de Boston, se trouve au cœur de ces convulsions sociales. S’il se bat aux côtés de ses collègues de base sur des revendications salariales et sur une affiliation de son organisation professionnelle à la confédération syndicale du travail américaine (AFL-CIO), son patriarche de géniteur, Thomas, en tant que chef de la police locale, essaye de préserver l’ordre social d’une Amérique post-guerre de sécession peu encline à absorber les vagues d’immigrants et défendant un racisme autant de classe que de couleur de peau. On croirait les personnages de cette œuvre tirée de la brillante Histoire populaire des États-Unis d’Howard Zinn.

De manière plus actuelle, R.J. Ellory brise lui aussi le « mythe fondateur », au travers de l’introspection d’un héros policier confronté à une figure paternelle légendaire, pour avoir, au début des années quatre-vingt, démantelé les cadres de la mafia italienne. Là encore, le père du héros Frank Parish se trouve associé au vieil édifice new-yorkais avec sa part de corruptions, de trafics.

Les deux récits éclairent les rapports sociaux, économiques, politiques au sein de la police, rapports parties prenantes de l’intrigue en elle-même. Si le néo-polar considère la réalité sociale, l’aspect intra-institutionnel fait de rapports de force, de jeux de pouvoir, de confrontations politiques, voire de science administrative, lui, demeure, par contre, négligé. Que ce soit dans Meurtres pour mémoire de Daeninckx ou L’affaire N’Gustro de Manchette, alors que les intrigues se rattachent à des faits sociaux ou historiques, le 17 octobre 1961 pour le premier titre ou l’affaire Ben Barka pour le second, l’univers institutionnel policier est considéré, dans le pire des cas, comme le bras homogène d’un état répressif, ou alors comme un champ clos imperméable à la société.

 Il ne s’agit pas d’une critique des auteurs cités, mais plutôt d’une interrogation. Quand on connaît un peu le verrouillage de l’organisation administrative et institutionnelle de l’état fédéral américain, ce n’est pas la richesse de l’histoire politique française qui constituerait un obstacle au traitement du polar sous un tel angle.

 

Marek Corbel

 
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Dominique Sylvain

Guerre sale de Dominique Sylvain (Éditions Viviane Hamy, 2011)

Difficile de s'enthousiasmer pour le dernier Dominique Sylvain paru, comme toujours, aux éditions Viviane Hamy.

Sylvain y campe pour la cinquième fois le duo d'enquêtrices sauvages : Ingrid l'Américaine strip-teaseuse et farfelue, et Lola la commissaire à la retraite aimant les puzzles et le porto. Ce duo, pour rafraîchissant qu'il ait été à ses débuts dans Passage du désir, par exemple, n'évolue malheureusement guère. Les nombreuses fautes de français de la part d'Ingrid, dont Lola se délecte comme de lapsus, semblent peu suffisantes pour fonder une amitié. Il y a, par ailleurs, Sacha Duguin, qui, s'il a été promu au grade de Commandant à la Crim', n'en reste pas moins le beau flic ténébreux de service. Et tout ce joli monde – Sigmund, le dalmatien du psychanalyste Antoine Léger, ami des deux filles, compris – continue de casser la croûte au bistrot des « Belles », le temps de débriefer l'enquête en cours et, comme d'habitude, de boire un coup pour Lola. On se sent en famille – un peu trop. D'autant que l'intrigue a du mal à s'arracher de Paris/dixième arrondissement, même quand elle veut nous emmener en Afrique.

Les meurtres – bah oui, souvent, dans les polars, il y a des meurtres – ont, en effet, lieu sur fond de Françafrique. Et du point de vue de l'intrigue, on doit dire qu'elle est plutôt bien menée. Jusqu'à la fin, le lecteur est trimballé d'hypothèses politiques, crapuleuses ou, évidemment, psychologiques, concernant l'origine de ces meurtres.

C'est seulement qu'on s'est un peu lassé des ingrédients, même si la recette change. Et on a envie de dire à Dominique Sylvain – dont il est évident, malgré tout, qu'elle est un auteur fort sympathique – qu'il ne faut pas qu'elle se laisse aller à une forme de conservatisme, du fait qu'elle ait, un jour, eu une bonne idée.

 

Céline Colliot-Thélène

 
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Robert Bloch

Avant le Film
Psychose de Robert Bloch [préface de Stéphane Bourgoin] (Alvik / Moisson Rouge, 2011)

Nombre de lecteurs ont très certainement vu le film de Alfred Hitchcock, Psychose (1960). Par contre, ces derniers ne savent pas que ce long métrage célèbre est une adaptation du livre de l’Américain Robert Bloch (1917-1994). Il est vrai que si ce polar a un intérêt documentaire réel, il demeure une œuvre moins importante dans le domaine de la littérature proprement dite. Certes, le portrait d’un tueur psychopathe tel que Norman Bates est tout à fait vraisemblable. Soit cet homme qui a assassiné sa mère et « son beau-père » par le poison avant de perdre un équilibre mental déjà précaire ; et qui, d’autre part, vit littéralement avec cette dernière dans son for intérieur. Or, il ne suffit point de trouver une idée originale pour donner une quelconque ampleur à un livre. Trop vite écrit, l’ouvrage de Bloch, Psychose, ne compte que sur cette trouvaille pour éveiller l’attention du lecteur ; et montre ainsi nombre de défauts liés — justement — à cette absence de travail littéraire susceptible de donner vie et de permettre la communication de cet effroi ressenti, par exemple, en raison du film de Hitchcock. Celui-ci a, au final, découvert une histoire dont les éléments lui ont été suffisants pour créer une œuvre majeure du septième art.

Je puis constater, à travers la lecture de ce roman policier, tout le côté « visuel » de ce bouquin qui réussit quelquefois à donner une intuition de ce qu’aurait pu être une œuvre de littérature à la fois riche et puissante. Cette intuition provient notamment de la rencontre — dans un motel perdu sur une petite route — entre, d’un côté, les deux personnages principaux, c’est-à-dire le fiancé et la petite sœur, et, de l’autre, Bates, l’assassin de la jeune femme disparue. Vers la fin du récit, la confrontation entre Sam (l’amant) et le meurtrier, sans parler de la fouille de la maison de Bates par la sœur, se présentent comme les rares moments intenses du roman. Je veux dire par là que l’auteur a sacrifié la qualité de son livre au profit d’une compréhension à la fois brute et immédiate. À tel point que le reproche (injuste, bien entendu) adressé à la littérature policière d’être un sous-genre se vérifie ici ; tant Psychose regorge de détails insignifiants (l’on sait que, outre la surprise d’une rencontre, Sam et la petite sœur partagent le même goût pour la musique classique, mais ce rapprochement implicite entre deux êtres ne débouche, en fin de compte, sur rien ; quant au détective à la recherche — lui aussi — de la victime, il est décrit de façon absolument schématique ; etc.) qui empêchent, partant, d’établir tout contact émotionnel ou imaginatif avec le lecteur dit « sérieux »...

 

Thomas Dreneau

 
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Steinar Bragi

Un roman abominable
Installation de Steinar Bragi (Métailié, 2011)

J'ai pesé mes mots, avant de choisir ce titre. Deux expériences éprouvantes m'en ont convaincue. D'une part, celle qui m'a fait constater que le roman, s'il demeurait couverture visible sur ma table de chevet, me faisait faire des cauchemars. Chose qui ne m'était pas arrivée depuis une adolescence lointaine où la pensée magique fonctionnait encore. D'autre part, j'ai sursauté lorsque j'ai vu le livre sur un comptoir de présentation à la FNAC, et ma première pensée a été qu'il fallait le faire disparaître, ainsi que tous ceux en stock, parce qu'il était nocif, sauf pour quelques endurcis.

Il faut dire qu'avec Installation je m'attendais à du polar ; or il s'agit d'épouvante.

Une jeune femme islandaise vivant à New York emménage à Reykjavik, après s'être séparée de son ami. L'immeuble qu'elle habite se révèle ultrasécurisé, caméras omniprésentes, possibilité de surveillance du hall d'entrée depuis sa télévision, ascenseur à code arrivant dans l'appartement, système de fermeture automatique des portes et fenêtres.
Cette femme est seule, traumatisée – on saura par la suite pourquoi –, alcoolique. Son désarroi existentiel se fond peu à peu dans l'atmosphère de claustration de l'appartement. Elle interroge les murs, « pourquoi suis-je si malheureuse, pourrai-je à nouveau connaître le bonheur ? », or les murs lui répondent. Peu à peu ils se referment sur elle. Au sens propre. Elle se retrouve enfermée dans l'appartement, et ses mystérieux geôliers n'exigent qu'une chose d'elle pour assurer sa survie : que tous les soirs, à minuit, elle mette son visage dans un masque en creux formé dans le mur de sa chambre.

Jusque-là, le lecteur est mal à l'aise, un peu nauséeux même, mais sans plus. Il se demande ce qu'il va advenir d'Eva, la protagoniste, et aussi si elle n'est pas un peu folle, si elle n'imagine pas ce qui lui arrive. La suite du récit renforce pourtant son identification à Eva, et c'est alors qu'il se met à avoir peur. Car il se rend compte, avec Eva, que les murs sont truffés de caméras, la mettant en position d'héroïne malgré elle d'une émission de télé-réalité, et aussi qu'il n'existe aucun espoir de sortir de l'appartement. Commence alors un crescendo dans l'horreur, l'intrigue faisant se succéder viols, tortures et meurtres, pour le plus grand bonheur du tortionnaire à la caméra mais qui sait ? peut-être aussi du lecteur/espion...

La force du récit repose sur plusieurs choses. D'abord, un recours efficace mais mesuré à la psychologie. Il est notable à cet égard que l'auteur, de sexe masculin, ait si bien su saisir certains aspects d'un vécu proprement féminin. Ensuite, la description réussie d'une ambiance de plus en plus angoissante, du fait que le scénario, la trame tant attendue du polar, où l'on pourrait identifier le méchant et les raisons de sa méchanceté, ne viennent pas. Le lecteur, pas plus qu'Eva, ne comprend le pourquoi des tortures qui lui sont infligées. Enfin, une écriture hermétique et chargée de haine. Deux passages donnent une idée de ce style :

« Elle ne savait plus où étaient tous les gens mais à la lisière de son champ de vision, lorsqu'elle tournait la tête, elle avait l'impression que quelque chose se cachait d'un bond, des enfants négligés – des femmes soûles traînaient dans les passages entre les maisons, s'asseyaient sur leurs talons, expulsaient des tas d'oeufs jaunes et le week-end venaient des hommes soûls qui mettaient leur bite à l'air, les arrosaient de sperme et une semaine plus tard des enfants sortaient en rampant dans la rue, étaient piétinés dans le goudron sous les semelles, balancés à coups de pied dans les égouts ou projetés contre le mur. »

« Eva regarda autour d'elle sur l'aire de la balançoire, ne vit plus personne ni rien qui puisse possiblement avoir à parler avec elle ni lui dire « tout », pensa à la marque du crocodile sur les polos, aux crocodiles d'un verf vif aux dents comme des couteaux qui tiraient leur proie profond dans des grottes là où elle pourrissait dans l'obscurité froide, là d'où rien ne pouvait s'échapper, pas mêmes les âmes des animaux. »

On le voit, c'est une écriture faite de visions, onirique, poétique – mais pas toujours aboutie. Certaines métaphores semblent tellement arbitraires qu'elles n'ont pas même la force de l'absurdité. Des phrases partent dans tous les sens, mettant à mal la syntaxe, au point qu'on peut aussi s'interroger sur la rigueur de la traduction.

En conclusion, Installation, qui est le premier roman de Steinar Bragi paru en France, révèle un écrivain prometteur – si on aime le genre « horreur ».

 

Céline Colliot-Thélène

 
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