Erotisme
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Luc Dualas

Pamphlet ?
Conversation pornographique. Enquête sur un phénomène culturel de Luc Dualas (Éditions Anabet, 2006)

Faut-il considérer ce livre de Luc Dualas comme un simple pamphlet dirigé contre la pornographie ? Je m’interroge ; d’autant que Conversation pornographique se présente surtout tel un ouvrage d’entretiens ; dont les intervenants sont tous des anonymes. En résumé, si l’auteur a cherché avant tout à dénoncer la pornographie, je constate que la méthode employée ne le permet évidemment pas. Ce qui signifie que l’ouvrage de ce journaliste vaut mieux que ne le laisse présager la quatrième de couverture. Ainsi, Conversation pornographique est plus une enquête, un recueil de témoignages qu’une œuvre subjective liée à une ambition quelconque de création intellectuelle ou littéraire. L’ouvrage annonce en quelque sorte The other Hollywood. L’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait (2011) de Legs McNeil et Jennifer Osborne : il est comme l’embryon d’un projet beaucoup plus vaste et qui, partant, le dépasse.

Conséquemment, il importe plutôt de lire les témoignages sans se préoccuper des quelques arrière-pensées de l’auteur ; lequel, lorsqu’il dévoile peu ou prou celles-ci, tombe dans le grotesque à l’instar de cette confrontation entre les points de vue d’un « porte-parole », du « croyant » et de l’« agnostique » (dixième conversation intitulée « La religion »). Ou encore si je songe à la neuvième conversation (« La loi ») qui réunit les témoignages d’un « juriste » et « divisionnaire ». En effet, ces « conversations » n’apportent aucune information digne d’intérêt, du fait qu’elles se placent, au bout du compte, à l’extérieur de l’objet de l’enquête proprement dite. Dans la bouche du « divisionnaire », l’amalgame entre la pornographie et la prostitution a été, par exemple, remis en question de manière définitive dans le livre de l’ancienne actrice française du X Coralie Trinh Thi, La voie humide (2007). De même que si le témoignage d’un « fan » apporte la touche d’humour nécessaire et corrobore en même temps le cynisme de quelques-uns des acteurs de l’industrie pornographique, il n’en demeure pas moins vrai que l’enquête de Dualas permet essentiellement de comprendre l’intérêt réel qu’éprouvent nombre d’entre eux pour le sexe, par-delà le truisme de l’extrême solitude des consommateurs.

À ce sujet, je regrette que l’auteur n’ait point développé certaines parties de son ouvrage qui témoigne en particulier d’un manque d’intérêt et, par conséquent, oblige le lecteur à reconnaître l’absence de conviction d’un journaliste plus préoccupé du « sujet vendeur » que d’une volonté prégnante d’appréhender le sexe dans son rapport à l’humanité.

 

Thomas Dreneau

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur The other Hollywood de Legs McNeil et Jennifer Osborne

La chronique sur La voie humide de Coralie Trinh Thi

 
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Christophe Siébert 3

Christophe Siébert : Docile (collection Média 1000, La Musardine, 2011)

Des précédents « pornos » de Christophe Siébert, on garde le souvenir d’une incontestable efficacité, doublée de quelques saillies personnelles bienvenues. L’auteur, dans ses meilleurs moments, échappait aux lieux communs du genre – phrases brèves, baise à chaque chapitre, surenchère –, perçant des trous d’air dans la chape de plomb du livre de commande. Des instants rares mais précieux, où les personnages échappaient au programme assigné, existaient enfin pour eux-mêmes. Dans Chaudasse ! particulièrement, il osait placer plusieurs moments creux (sur le plan sexuel), où l’héroïne prenait le temps de vivre et gagnait ainsi en épaisseur réaliste, devenant (un peu) plus complexe que le synopsis tape-à-l’œil de couverture…

C’est cette attention portée au décorum qui définit, à nos yeux, la bonne pornographie : même si ce genre puise dans l’imaginaire sexuel et que le fantasme y est vecteur de fiction, une histoire nous emballe toujours plus si sa ba(i)se est réaliste, et qu’on y lit quelque chose sur nous-même. Marre de ces enchaînements de coïts triomphants, plus proches de la science-fiction que de la réalité : on aime qu’un auteur lève le nez d’entre les cuisses de ses héroïnes, et prenne des notes sur le reste. Qu’il n’ait pas toujours les yeux en face des trous – mais que son regard, moins clinique, musarde aux alentours pour poser une ambiance, un détail « vrai » – captant ainsi, au passage, un peu de l’air du temps. Loin d’alourdir les galipettes, cette réalité du monde alentour, si elle est bien transcrite, leur confère un poids supplémentaire.

Dans Docile, son dernier porno – façon de parler : l’animal écrit plus vite que son ombre et en aura sûrement sorti un autre entre-temps – Siébert remplit encore le contrat inhérent à la collection (faire bander), tout en ménageant des échappées réalistes qui sauvent l’entreprise du masturbatory-only, et insinuent quelques gouttes de littérature dans la mécanique des coïts trop bien huilés.

L’histoire s’inspire clairement du Théorème de Pasolini : un corps étranger, hyper-sexué (donc politique, comme dirait Dustan), est plongé dans le bain pas très bouillonnant d’une famille bourgeoise… et l’on observe les ravages qu’il provoque. Ce virus sexo-libertaire s’appelle Alexia, jeune fille canon prétendument SDF (sic), qui supplie un riche fils à papa de l’héberger quelques jours chez lui, en échange de quoi elle sera « bien gentille », évidemment…

On le voit, le point de départ est simpliste, et le personnage d’Alexia restera peu ou prou de l’ordre du fantasme. En revanche, la famille où elle débarque est traitée sur un mode plus réaliste, avec quelques piques satiriques : s’ils baisent encore de temps à autre, les bons parents bourgeois (le père est psy !) ont une sexualité guère épanouie, et c’est en s’encanaillant avec la plébéienne SDF qu’ils réussiront à jouir vraiment. Le fiston est un frustré notoire (qui ne sait même pas le plaisir qu’on peut tirer de son anus, c’est dire). Quant à la soeurette apparemment libérée – qui partouze « malgré elle » lors d’une soirée collégienne – on se demande, au fond, si elle ne serait pas un peu lesbienne sur les bords…

Au fur et à mesure, la jeune SDF de mieux en mieux introduite (c’est le cas de le dire) dans la maisonnée décomplexera tout ce beau monde, apprenant aux parents à pimenter leur vie sexuelle… au fils à se faire sodomiser (c’est le minimum, quand on est libéré)… et à la fille enfin, à exprimer ses désirs cachés en optant pour la moule plutôt que la frite. Si le programme est réjouissant et ménage de jolis moments, la montée en puissance d’Alexia s’avère trop « énorme » pour être crédible. Ce n’est pas grave : Siébert écrit efficacement, et la jubilation qu’il met à orchestrer ce joyeux massacre (des tabous et inhibitions) procure malgré tout du plaisir.

Néanmoins, quelques jolis moments échappent au fantasme, et contentent notre soif de réalisme : ainsi, la première étreinte entre la mère et le père a beau avorter (monsieur débande), elle n’en est pas moins racontée in extenso, offrant ce que peu de récits pornos se donnent la peine de montrer – un coït trop mou et une femme qui doit se finir à la main, pestant contre son « adulescent » de mari, qui préfère se palucher sous la douche en rêvant à des cons plus étroits… Cette scène est peu commune, dans un roman érotique, et on apprécie son caractère dérangeant – qui renvoie le lecteur lucide à ses propres débâcles. Sur un pur plan narratif, cela rendra d’autant plus émouvantes les retrouvailles sexuelles entre le père et la mère, après le passage d’Alexia…
De même, le personnage de la sœur sonne assez juste, car son quotidien nous est plus décrit que celui des autres : le choix de ses musiques d’adolescente ; une soirée où le joint tourne et l’emmène un peu trop loin ; un moment suspendu dans un café au petit matin, avec une amie plus chère qu’elle veut bien l’avouer… Et la frustration d’entendre la famille tuyau de poêle s’emmancher à tout va, tandis qu’elle-même ne vient pas à définir son désir.

Les fans des livres de Siébert éprouveront quelques agréables réminiscences. Ainsi au début, la mère se donne du plaisir seule devant l’écran d’un PC, sur un site de rencontres virtuelles – scène renvoyant à J’ai Peur (Musardine 2007), et astucieuse mise en abîme du roman en train de se faire : dans le scénario qu’elle invente pour faire bander les mâles virtuels, la mère joue à être une SDF sexy et pas farouche, s’amusant à l’idée que des post-ados se branlent sur son récit… sans doute autant que l’auteur vis-à-vis de ses lecteurs !
Sur un mode plus mineur mais tout aussi plaisant, Siébert recycle une scène déjà lue dans Le Mange-Femmes : la jeune fille aguicheuse qui, au moment de céder refuse de bouger, vautrée comme un poids mort au grand dam de son amant plus mûr, auquel elle sort en guise de provocation : « je crois qu’il va falloir que tu me violes ». Cette scène copiée-collée est ici d’autant plus piquante que le mâle qu’on force à devenir « dominant » est un psy mal dans sa peau, qui ferait mieux de s’interroger sur ses propres pulsions, avant d’analyser celles des patients…

Autre bonne idée, qui rompt cette fois avec les habitudes : alors qu’il écrivait jusqu’alors à la première personne et se mettait dans la peau des personnages, Siébert officie là en narrateur omniscient, contant l’histoire à la troisième personne. Ce principe posé, il ose toutefois insérer dans cette narration classique un court chapitre où le point de vue change : subitement, on voit à travers le regard d’Alexia, lorsqu’elle tire les cartes aux membres de la famille – pour lire l’avenir et suggérer, en creux, le bien qu’elle pourrait leur faire… L’idée est bonne et le chapitre – l’un des rares dénué de sexe – donne un autre relief à ce qui va suivre.

Comme dans Chaudasse !, Siébert conclut son roman par un morceau de bravoure : une fois décomplexée et rabibochée, la famille entière se retrouve pour un strip-poker qui chauffe les esprits… au point de finir en partouze incestueuse ! Joli moment où la maîtresse de maison, complexée par son âge et ses kilos en trop, cède à l’enthousiasme général et assume sa nudité mature. Avec en point culminant : l’image d’un père et son fils jouissant de concert sur le ventre de la mère – sans doute le personnage le plus émouvant du livre, car le plus approfondi (par la plume autant que par les bites). Le méli-mélo final, mixant les âges et les genres, est plus joyeux que malsain : il achève dans l’utopie ce roman léger qui dit quand même – en douce – certaines jolies choses sur le conformisme de nos mœurs…

 

Nicolas Brulebois

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur trois romans [J'ai peur, Le Mange-Femmes et Chaudasse !] de Christophe Siébert (auteur : Nicolas Brulebois)

La chronique sur J'ai peur de Christophe Siébert (auteur : Thomas Dreneau)

 

Pour approfondir :

L'écriture en soi. Multiplier la création 

 
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Christophe Siébert 2

Trois romans de Christophe Siébert

Dans les oeuvres qu’on connaît de lui, Christophe Siébert creuse la représentation du sexe avec une ténacité et une personnalité qui en font bien plus qu’un pornographe de série : un véritable écrivain. Sujet archirebattu s’il en est, la sexualité et sa représentation masturbatoire sont abordées de façon originale : se plaçant des deux côtés de la page, il prend d’abord la position du spectateur-lecteur-consommateur (J’ai Peur), avant de devenir lui-même auteur de plusieurs romans pornographiques. Ce faisant, il provoque un effet de miroir réflexif, donnant une autre dimension à ce qui aurait pu n’être, sinon, qu’un produit bas de gamme à seul but onaniste.

J’ai Peur (2007, La Musardine)

J’ai Peur commence par dresser le portrait anxiogène d’un accro au sexe virtuel, passant sa vie sur les forums et réseaux sociaux à la recherche de vidéos et plans cul. Il multiplie les « aventures » par écrans interposés, croise des pseudos féminins tous plus affriolants les uns que les autres – mais finit paradoxalement de plus en plus seul, de plus en plus mal. L’auteur nous immerge de façon quasi documentaire dans ce morne quotidien, stigmatisant entre les lignes la jouissance éphémère et les ravages durables d’une pratique aussi répétitive.

L’aliénation du branleur effréné est bien rendue : l’auteur ne cherche pas l’efficacité à tout prix, et les (nombreux) moments de vide sont traités sur le même plan que les phases d’excitation. Dans cet univers consumériste, la pornographie à outrance n’est qu’une aliénation parmi d’autres, et les avanies du monde moderne – malbouffe, saleté, films hollywoodiens – contribuent à la renforcer.
Paradoxe intéressant : alors que cette vie est plus déprimante que stimulante, le livre n’est pas accusateur et ne prend pas le personnage de haut. Au contraire, par l’utilisation forcenée du « je », il nous fait suivre ses faits et gestes de façon aussi voyeuriste que lui-même lorsqu’il mate les filles sur ses webcams : le lecteur se retrouve piégé, à suivre les plans drague avec un intérêt croissant, priant pour que chaque fichier ouvert soit de plus en plus explicite, ou que chaque rencontre s’avère enfin être la bonne.

Siébert réussit à faire œuvre littéraire, malgré l’aspect neutre et presque vulgaire de l’écriture : le style est rapide et nerveux, proche de celui employé sur les chats type MSN, sans majuscule ni ponctuation pour être le plus direct possible. Dans cette vie dénuée d’échelle de « valeurs », tout est mis sur le même plan, énoncé de la même façon. Pour autant, ce style apparemment relâché possède sa petite musique : pressée, un peu hystérique, froide à première vue… mais capable de suivre les émois du personnage – impression d’être connecté à son cerveau, rythme des phrases s’accélérant au gré du rythme cardiaque, de plus en plus syncopé à mesure qu’affluent les hormones ; ou au contraire, languide lorsque l’excitation s’est éteinte.

Dans ses aspects relâchés épousant à merveille les hauts et bas de la vie du narrateur, le style nous a rappelé ceux de Nicolas Pages (Je mange un œuf) et Guillaume Dustan (Je sors ce soir, Plus Fort Que Moi, Nicolas Pages), lorsque les expérimentations « arty » de l’un avaient influencé le style de l’autre, rendant l’écriture plus débraillée, de moins en moins propre – et paradoxalement : de plus en plus vivante.

Par cette écriture à chaud et sèche à la fois, Siébert malmène notre rapport à la pornographie : en racontant froidement, objectivement, des contenus a priori excitants, il les démaquille de leurs oripeaux spectaculaires, permet de les considérer sous un jour analytique. La question posée est alors : faut-il bander (ou pas) en lisant les érections de ce pauvre gars ? Il n’est ni plus sinistre ni plus heureux que nous-mêmes en d’autres temps, miroir à peine déformé (mais encore très reconnaissable) de nos pratiques onanistes passées.
En abordant la pornographie numérique, il propose une littérature qui n’est pas sexy au sens érogène du terme, mais interroge la part de violence contenue dans ce type de représentation. Ainsi mises à plat, répétitivité, banalité et détresse apparaissent plus frontalement, et nous interpellent d’autant mieux.

Une autre bonne idée est d’avoir cantonné ce type à sa solitude : il a beau croiser du monde sur l’écran, sa vie frôle le vide absolu. À considérer les vagues souvenirs sentimentaux évoqués ici ou là, on ressent un désarroi immense – conséquence d’une adolescence sans doute mal vécue, d’une post-adolescence un peu trop prolongée. Aussi, lorsque après des dizaines de pages solitaires le narrateur se met en tête d’aller voir quelqu’un, la sortie, toute prosaïque soit-elle (il rencontre une prostituée), a des airs d’échappée belle…

La recherche de l’altérité n’est pas chose évidente : pour ce personnage solitaire et cloîtré, partir à la recherche d’une aventure « normale » s’avère plus inquiétant que le sexe extrême sur écran. La peur guette, le narrateur croit tomber dans un piège, imagine des ombres rôdant autour de lui. En fin de compte, il rencontre tout de même la femme, et le sexe a lieu, tarifé, simple et trop réaliste, à mille lieux des scénarios extrêmes d’Internet. Conséquence de cet excès de normalité par rapport aux habitudes prises sur la toile : il débande très vite, et n’est plus capable de s’exciter à nouveau. Mais si l’escapade se révèle décevante, elle a au moins permis au narrateur de franchir un cap : le roman respire, au contact d’une humanité qui, même un peu sinistre, nous déconnecte un instant de son écran.

À la fin du livre, fort de ce virage amorcé, le personnage s’enhardit et parvient à trouver quelqu’un, s’installe dans une relation durable et se fait rattraper par la vie : cette brusque accélération est écrite dans un « flash-forward » de plus en plus rapide – alors qu’il avait pris tant de temps à nous conter les moindres recoins de ses vidéos… Cette belle idée d’une accélération finale ferme la parenthèse (pas tout à fait enchantée) de la solitude, où l’on passe trop de temps à s’appesantir sur ses fantasmes et névroses. Mais le traitement stylistique fiévreux, haché, de plus en plus elliptique du « retour à la vraie vie », est lui aussi potentiellement anxiogène : l’air de dire que l’aliénation est partout, revêtant chaque fois un autre costume, et que le couple pourrait (peut-être) s’avérer tout aussi débilitant, à la longue… ?


Le Mange-Femmes (2009, La Musardine, collection Media 1000)
 
Fort de cette réflexion sur la sexualité virtuelle et la consommation pornographique, la deuxième phase du parcours de Christophe Siébert a consisté à mettre la main à la pâte : en devenant lui-même auteur de romans sexuels, il propose à son tour un objet masturbatoire, cherchant à y insuffler autre chose – un peu de soi, de littérature, voire une vision du monde – pour éviter l’aliénation. Plus modestement, son travail pose la question suivante : est-il encore possible de faire œuvre littéraire, au sein d’un genre si codifié, dans une série de livres visant un public « de gare » – en l’occurrence, la sous-collection de la Musardine appelée Média 1000, dirigée par le célèbre Esparbec.
 
Le Mange-femmes apporte un début de réponse, pas tout à fait convaincant, mais néanmoins prometteur. Pour son premier ouvrage de commande, Christophe Siébert reste prisonnier de l’impératif de multiplication des scènes de cul. Il imagine donc un point de départ facile : un homme (le narrateur) condamné par la médecine, décide de passer ses derniers mois à baiser comme un perdu. Toute préoccupation sociale réaliste est laissée hors champ (il a du fric, voyage où il veut et paye rubis sur l’ongle). Évidemment, ses interlocutrices lui tombent dans les bras avec une facilité déconcertante, une ou plusieurs par chapitre… ce qui contraint l’auteur à la surenchère : après avoir croisé (et enfilé) une femme enceinte, des prostituées avenantes et une ado dévouée, il enchaîne (excusez du peu) avec une aveugle, plusieurs pom pom girls pucelles, et même un(e) transsexuel ! Le catalogue, quoique gentiment transgressif, s’avère excessif : puisqu’il en faut toujours plus pour continuer d’émoustiller le lecteur, on grossit les situations jusqu’à virer au n’importe quoi (la croisière avec la nymphomane aveugle est un grand moment de comique involontaire). Dans ces chapitres bigger than life, la notion de vraisemblable – qui est, à nos yeux, un élément-clé de l’érotisme – disparaît, et l’on ne s’attarde guère sur ces rencontres auxquelles on ne croit pas.

À l’inverse, de belles choses adviennent quand l’auteur revient à de plus justes proportions. Il arrive parfois à trouver le détail qui « fait vrai » et parvient à nous re-intéresser à une scène qui partait trop vite dans le sexy absurde. C’est par exemple le string trop large (et qui baille) d’une ado trop vite poussée en graine… ou la culotte de cheval d’une fille potelée, qu’on baise par dépit en attendant de lever son canon de copine, mais dont le souvenir (« cul de mère nourricière ») s’avère plus émouvant que prévu. Ou encore, dans un trip échangiste avec couple débutant, s’apercevoir que la « bombasse » de quarante ans ne sait pas sucer… Bref : toutes ces minuscules avanies échappant à la perfection d’un sexe virtuel papier glacé, pour nous ramener à l’imparfaite (et plus excitante) réalité.

Littérairement parlant, le plus beau chapitre est celui consacré à l’inceste : avec la sœur du personnage-narrateur, la pornographie grossière laisse place à un érotisme de bon aloi, voire à une tendresse assez rare dans ce type d’ouvrage. La relation entre les êtres importe soudain plus que la baise proprement dite, et ils y gagnent une épaisseur inédite. Les scènes SM qui s’ensuivent (car la soeurette, comme par hasard, est maîtresse et possède un donjon…) sont à peine effeuillées, plus suggérées que racontées, ce qui laisse travailler l’imagination, et nous convainc d’autant mieux.

Parmi les autres chapitres, même si le spectaculaire n’est pas notre tasse de thé, on doit tout de même saluer une scène transgenres surprenante : le héros, mâle dominant a priori, est néanmoins assez « libéré » pour tomber amoureux de la bombe transsexuelle Tania (prénom hommage à Henry Miller ?), qui lui ouvre les portes de la perception en lui dépucelant l’anus… Ce chapitre, quoique excessif, témoigne d’une volonté louable de ne pas céder à l’imaginaire 100% hétéro-beauf. Ça ne sauve pas le livre, qui reste handicapé par un cahier des charges (cahier décharge ?) l’obligeant à enchaîner mécaniquement les scènes – mais ménage, quand même, des moments appréciables.

 
Chaudasse ! (2010, La Musardine – collection Media 1000)

Avec ce nouveau titre, Christophe Siébert (interrogé pour l’occasion) convient qu’il a su contourner la commande, insufflant plus de personnalité au-delà de l’efficacité imposée. Cette fois, la contrainte de scènes pornographiques régulières n’oblige pas l’écrivain à faire du systématisme type « un chapitre une rencontre une enfilade ». Il prend le temps de composer un vrai personnage, plus complexe que ce que laisse entendre la couverture…

Ici, pas d’argument tarabiscoté pour justifier les scènes de sexe : le titre a le mérite d’être clair, qui nous présente une étudiante (de fac) très portée sur la chose. Plus tout à fait jeune fille mais sans doute pas encore adulte, elle aime le sexe et s’en met « jusque-là » dès que possible. Cette fois, les rencontres sont presque toutes vraisemblables, ce qui rend l’effet d’identification beaucoup plus intéressant – la preuve : on a cru y reconnaître d’anciennes copines ! Sur un plan documentaire, les mœurs étudiantes sont particulièrement bien rendues : il s’agit donc d’un porno avec « de vrais morceaux de vie à l’intérieur », ce qui en décuple l’intérêt.

Là encore, Siébert arrive à glisser des éléments d’observation qui sonnent juste ; mais contrairement au Mange-Femmes où ces détails étaient infinitésimaux, ils emplissent ici des paragraphes entiers, apportant un bel arrière-fond à ces aventures. Ainsi, le quotidien de l’héroïne ne nous est pas épargné, avec l’ennui des semestres qui s’écoulent, les amitiés qui évoluent ou se délitent au gré des cours séchés ou pas… On aime particulièrement ces descriptions de soirées étudiantes, avec leurs beuveries et le second degré permanent de post-ados grandis au son des génériques de dessins animés et de la mauvaise techno… Exemple du détail qui, à nos yeux, fait mouche : les gros seins des filles plantureuses, pas franchement appropriés aux danses qu’on leur fait subir, et qui ballottent à contre-temps… C’est trivial, évident ; mais on croise rarement ces notations hyperréalistes dans un roman – et encore moins dans un porno, où les filles se doivent d’ordinaire d’être parfaitement « gaulées », pour devenir désirables.

Autre bonne idée, qui rejoint celle de J’ai Peur : la sexualité compulsive va de pair avec un certain ennui post-adolescent. Celui-ci est bien rendu, et les périodes de creux de la vague ne sont pas évacuées, mais traitées en profondeur : on a ainsi, plusieurs scènes – voire des chapitres entiers – où il ne se passe rien. Et c’est précisément à ces moments-là, dans les plis un peu affaissés du récit, que la narratrice prend le temps d’exister, souffre, réfléchit… ne se contente plus d’être un simple réservoir à foutre (même si celui-ci a du bon). La « chaudasse » en question, plus qu’une nymphomane, est avant tout une amoureuse frustrée, éconduite par un bellâtre et sortant avec des types qu’elle n’aime pas, plus par dépit et provocation (pour épater l’homme de ses rêves) qu’autre chose. Là aussi, cette donnée permet de ne pas cataloguer trop rapidement le personnage, et lui offre une chance d’exister pour autre chose que ses fesses. Dans son récit, l’écrivain en empathie adopte la position de la narratrice : c’est elle qui raconte, en « je » (jeu ?) subjectif. L’effet est réussi, et l’on oublie que c’est un garçon qui se cache derrière l’écriture.

Bien sûr, quelques scènes limites (la baise finale vraiment trop acrobatique, et une séance de pose exhibitionniste peu crédible aux Beaux Arts) viennent parfois nous rappeler que nous sommes encore dans un porno bon marché… Néanmoins, cela ne gâche pas la lecture, et l’on en sort réjoui : non content d’avoir bandé (car le larron sait y faire), on a fait connaissance avec un personnage de nana plutôt touchante, bien loin de l’image stéréotypée et vulgaire de la couverture. L’héroïne de ce roman apparaît comme un négatif fêtard et baiseur de l’onaniste no life croisé dans J’ai Peur. À eux deux, ils délimitent les bords extrêmes d’une consommation pornographique débridée –  chaque fois dépressive – qui nous interroge sur notre propre rapport au corps, aux filles, à leur représentation. Par un mélange bien senti de réalisme, de mal-être masturbatoire et de sexualité aspirant au bonheur, ces livres prouvent que l’écriture du désir est bien plus qu’un exercice répétitif : un sujet littéraire en or, contenant en germe toutes les fictions du monde…

 

Nicolas Brulebois

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur Docile de Christophe Siébert (auteur : Nicolas Brulebois)

La chronique sur J'ai peur de Christophe Sièbert (auteur : Thomas Dreneau)

 
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Legs McNeil/Jennifer Osborne

Le rejet d’une Amérique
The Other Hollywood. L’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait de Legs McNeil et Jennifer Osborne (avec la collaboration de Peter Pavia) [Éditions Allia, 2011]

The Other Hollywood est une série de dialogues reconstitués à partir du travail de deux auteurs — Legs McNeil et Jennifer Osborne — et classés suivant un ordre chronologique. Plus exactement, ces derniers ont créé une histoire documentaire de l’industrie pornographique qui va des années 1950 jusqu’à aujourd’hui : ils se sont donc appuyés sur un grand nombre d’entretiens, les archives de la police, ainsi que les articles parus durant cette période.

L’intérêt de ce livre est qu’il contient de précieuses informations sur les acteurs du milieu — qu’il s’agisse des stars du porno, des producteurs, bref, de tous ceux qui ont participé plus ou moins à une activité jugée longtemps illicite par les autorités. D’ailleurs, on retrouve également le témoignage de policiers ou d’agents du FBI ; lequel permet de mieux comprendre l’aspect « criminel » en ce qui concerne le financement de la pornographie américaine.

En effet, si l’ouvrage présente abondamment le rôle des acteurs ou actrices du porno comme individus jouant un rôle non négligeable en pleine libération sexuelle dans les années 1960, il fait aussi la part belle à l’action de membres de la mafia, seuls aptes à financer quelque chose que réprouvent l’Amérique en général et l’État en particulier. Et bien que cette « histoire » ne le dit pas clairement, elle amène le lecteur à comprendre que la pornographie, par sa situation d’activité encore taboue dans l’esprit de la majorité de la population américaine, a été contrainte de trouver des financements au sein même de la pègre.

Par conséquent, le livre de Legs McNeil et Jennifer Osborne a ceci de passionnant qu’il révèle le portrait humain d’une Amérique coupée en deux de par ses contradictions insurmontables. D’un côté, il existe bientôt une pornographie qui connaît le succès avec la sortie du film intitulé Gorge profonde (1972), et la révélation d’acteurs tels que Harry Reems et Linda Lovelace. De l’autre, l’agent du FBI, Bill Kelly, organise la lutte contre celle-ci ; de telle sorte que la frontière entre porno et haute criminalité devient peu perceptible. Mais, comme chacun se doute bien, le combat est perdu d’avance pour la police, malgré les tentatives d’infiltration et la condamnation de nombre de personnalités du milieu à de la prison ferme. Il est difficile, voire impossible, de limiter l’homme dans le cadre étroit d’une « normalité », comme l’avait prouvé Georges Bataille au sujet de sa controverse avec Jean Bernier (Voir les numéros de La critique sociale, revue dirigée jadis par Boris Souvarine).

The Other Hollywood tend à prouver l’incroyable puissance d’imagination de l’homme à ne point s’enfermer dans une sexualité qui le rendrait tout simplement apte à demeurer un être raisonnable. Au contraire, les anecdotes contenues dans l’ouvrage, les propos libres des « stars du porno » offrent une vision qui dépasse notre entendement pour atteindre l’élément émotionnel échappant à toutes les formes de rationalisation a posteriori. Ce livre est un dévoilement complet quant à l’être humain ; dans le sens que tous seront mieux à même d’appréhender un monde en soi, et qui ne correspond nullement à cette morale réduite aux notions antagonistes du bien et du mal.

*

Or, à la lecture de The Other Hollywood, apparaissent d’autres éléments qui obligent à penser la pornographie comme un univers propre à toute communauté, à tout groupe humain. Outre la véritable « chasse aux sorcières » frappant l’industrie du porno, suite à l’affaire « Traci Lords » dans les années 1980 (Traci Lords, véritable star du porno, avait travaillé pendant des années ; alors qu’elle n’était encore que mineure, provoquant arrestations et mises en examen de personnes telles que l’actrice Ginger Lynn. Ainsi, la présence de Ronald Reagan au pouvoir n’est pas pour rien dans cette histoire ; d’autant que la droite républicaine a bénéficié d’un allié inattendu : plusieurs féministes ont, en effet, dénoncé une pratique outrageante pour la femme), outre les difficultés concernant — encore une fois — les liens entre celle-ci et la haute pègre du fait de la personnalité emblématique de Reuben Sturman, il demeure clair que l’environnement des réalisateurs, des stars, des producteurs et autres techniciens est très loin de la vision idyllique à laquelle d’aucuns auraient pu s’attendre au commencement de ce livre.

L’apparition de la vidéo, ainsi que certaines pratiques de type capitalistique (je pense notamment au rôle de Marc Carrière, fondateur de la société Vivid Video Exclusives), sans parler d’une consommation généralisée de drogues, ont sonné le glas de la libération sexuelle, comme l’ont symbolisé, pourtant, et pendant quelques décennies, les frères Arti et Jim Mitchell. De nombreux hommes et femmes ont été littéralement broyés par l’industrie du porno, à l'instar de Savannah, ou encore de Cal Jammer. Le succès médiatique a souvent touché des jeunes personnes à la psychologie fragile. Du reste, les auteurs ont eu la sagacité de tracer les parcours de ceux-ci de manière tout à fait exhaustive ; à tel point que chacun peut suivre le parcours d’un John Holmes, célèbre acteur, de plus en plus mêlé à des affaires criminelles, avant de mourir, finalement, du sida.

Cependant, il serait faux de voir dans le porno quelque chose de simplement malsain ; puisque, par-delà certaines affaires de viols ayant eu lieu, et si je me réfère à un autre témoignage indispensable pour mieux comprendre cette industrie, soit le livre de Coralie Trinh Thi, La voie humide (2007), le passage régulier d’acteurs et d’actrices devant la caméra, ainsi que la possibilité pour eux de multiplier les expériences sexuelles, ont correspondu à une véritable révélation du point de vue de leur identité personnelle. En résumé, nous ne pouvons plus accepter le cliché ; comme quoi ceux et celles qui sont entrés dans le porno l’ont fait pour de simples questions pécuniaires, voire pour des raisons qui révèlent de la déviance sexuelle, de la perversité, ou même du pur masochisme, comme ont pu le faire croire les autorités.

D’ailleurs, il semble que peu à peu les esprits évoluent ; de telle sorte qu’une vidéo intime de Pamela Anderson et du batteur Tommy Lee puisse faire le tour de la planète, et surtout démontrer que la pornographie demeure une activité comme une autre à partir du moment où chacun est libre d’exprimer ses besoins et ses désirs. Car, comme l’affirme un John Stagliano, la vie ne se résume-t-elle qu’à respecter des normes, à conserver une prudence ; laquelle condamne, au mieux, les êtres humains à la morosité, au pire, à la mort...?

 

Thomas Dreneau

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur La voie humide de Coralie Trinh Thi

La chronique sur La manne, l'extase (vie et mort de Joey Stefano) de Charles Isherwood

 
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