Poésie
Imprimer Envoyer

Jean Richepin

Éloge des gueux
La chanson des gueux [Edition de 1881] de Jean Richepin (Ebooks libres et gratuits, 2010)

La chanson des gueux de Jean Richepin (1849-1926) est un classique de la poésie plébéienne. En cette fin du XIXème siècle, le style de Richepin a exercé une influence considérable sur un autre poète, Laurent Tailhade (1854-1919). En effet, on retrouve nombre de termes argotiques utilisés par le premier dans les poèmes du second (voir notamment le livre de Laurent Tailhade intitulé Plaidoyer pour Dreyfus, 1994). Par contre, difficile de faire le rapprochement avec un autre grand écrivain du XXème siècle et qui fut également sensible au langage populaire : Louis-Ferdinand Céline. Mais ce constat n’est-il, en fin de compte, qu’apparent ; puisque l’on découvre chez Richepin comme chez Céline la même verve populacière, le même anti-intellectualisme, et surtout la même tentation de se rapprocher au plus près de l‘existence, jusqu’à faire cet éloge de la malpropreté, de l’ordure ?

Ce qui est sûr, c’est que Richepin, si j’ose exprimer ce truisme ou cette lapalissade, aime la vie. À tel point que l’auteur se fait le porte-parole des vagabonds, de ces « gueux » qui provoquent aussi bien l’indignation que le mépris… Chez les bourgeois, bien sûr, soit tous ceux qui se remplissent le ventre au point de se faire péter la ceinture ! Bref, le jeune Richepin n’est pas tendre avec ces derniers : à l’instar de ses « héros », il refuse toute forme d’aliénation ou d’asservissement par le travail ; poète, il fait le choix de la liberté pure et simple, tout en narrant dans ces vers l’histoire allégorique de ces animaux qui ont perdu la vie le jour où ils ont été domestiqués.

Rien ne plaît mieux à Richepin que ce besoin de la jeunesse de profiter des plaisirs de l’instant : le sexe et l’alcool sont les deux mamelles d’un réconfort autant voulu par l’écrivain que par le pauvre. Même si la solitude, la misère, le froid, le rejet demeurent le lot quotidien de ces hommes et de ces femmes condamnés par fatalité au vieillissement.

En résumé, il sait que le pauvre, sans espoir du paradis, sans espoir d’une véritable famille (en dehors des enfants nés d’une occasion d’amour et qui restent derrière lui), sans espoir de la simple tranquillité tant il souffre dans son corps malingre, dans sa chair malsaine, oui, il sait que le pauvre est condamné, comme cet homme âgé qui s’exprime devant le jeune poète (allusion à Richepin) et tente de lui faire part de sa sagesse vaine — du fait qu’il n’ignore pas que son discours n’aura aucun effet sur son cadet.

D’où la nécessité, par-delà le déluge de cette langue vraie (Richepin termine, d’ailleurs, sa chanson des gueux par un dictionnaire qui rappelle une autre qualité de l’écrivain, sa culture littéraire prodigieuse), par-delà un passage obligé, plus tard, au sein de l’académie française, de redécouvrir un talent obligeant chacun à se tourner vers le passé mémorial pour mieux goûter ainsi ce témoignage où poète et pauvre ne faisaient qu’un…

 

Thomas Dreneau

 
Imprimer Envoyer

Jacques Dupin

Sens et musicalité
Coudrier de Jacques Dupin (P.O.L éditeur, 2006)

Coudrier de Jacques Dupin mêle savamment sens et musicalité. Plutôt : le poète joue aussi bien avec le rythme des mots qu’avec leur sémantique. Sans oublier cet étroit contact en ce qui concerne la vie (soit le corps charnel ou la nature) et, partant, la mort. En effet, Dupin tente par la brièveté de chaque vers de découvrir ce qui se cache derrière l’existence apparente. Il cherche la structure du monde, mais aussi l’émotion qui frappe la sensibilité de l’artiste. D’où réunion entre le poète et l’ensemble des lecteurs du fait de la convergence implacable des consciences (Schlick). Ainsi, la volonté de Dupin ne se limite pas à cette poésie abstraite que chacun pourrait ressentir ; mais, au contraire, elle arrive à percevoir ce qui fait le lien entre nos sens aiguisés et le réel dans toute sa plénitude. Le poète ajoute, par conséquent, le continu au discontinu ; parvient à joindre le puzzle formé par cet amas de sensations à la rationalité la plus pure obligeant cette appréhension ininterrompue de l’étant. En résumé, avec Dupin, l’on ne sait jamais si l’environnement extérieur nous frappe subitement, ou si l’esprit range, classe de manière obsessionnelle ces morceaux arrachés à ce monde foisonnant, débordant…

La poésie de Dupin est une logique des « bords », des limites, des frontières ; dans le sens qu’elle m’oblige à cette fatigue, ce besoin de s’attacher à chaque vers pour mieux en saisir la signification. Car je pressens que l’Art demeure une continuelle interrogation, histoire d’entreprendre un cheminement vers la vérité qui se développe, en parallèle, à une pensée attachée à la science seule. Il ne s’agit pas de la même visée ; d’autant que la première a plus à voir que la seconde avec la « métaphysique », notion souvent mal comprise, puisque compliquée à définir rigoureusement. Ou je préfère, par ce besoin de préciser ma vision personnelle, affirmer que les deux buts sont distincts — tout en se rejoignant en partie… Surtout si je tends à confondre imagination humaine et cette même « métaphysique ».

 

Thomas Dreneau

 
Imprimer Envoyer

Vannina Maestri

Pont entre le Monde et l’Un
Mobiles 2 de Vannina Maestri (Al Dante, 2010)

Mobiles 2 de Vannina Maestri est certainement la suite de Mobiles paru chez le même éditeur en 2005. En tout cas, ce « recueil de poèmes » ― qui se divise en quatre parties ― surprend moins par son originalité à la fois stylistique et formelle que par cette volonté ambitieuse de l’auteur d’embrasser l’étant proprement dit.

La tâche devait être en soi impossible ; mais, pas pour Vannina Maestri, un poète qui, finalement, réussit autant à retracer l’être humain en général que son environnement fait d’informations éparses et éphémères. De telle sorte que le lecteur se retrouve confondu avec l’écriture chaotique de Maestri ; lequel cherche à enfoncer le premier dans la profusion de pages recouvertes de figures géométriques et de mots ― faisant la part belle à l’absurdité ou à l’éclatement anarchique des éléments.

En résumé, Maestri tend à jouer avec la limite entre forme et informe, sens et non-sens. Mais il s’agit, selon moi, de mieux appréhender le réel en refusant ― fatalement ― le concept, l’idée ; même si l’entreprise de Maestri peut sembler avoir une connotation « totalitaire » dans le sens donné à ce terme par les politologues du XXème siècle.

C’est par le biais d’une liberté qui s’affronte continuellement à la force de raisonnement ou de construction du poète ; que l’on échappe, au final, à l’impasse « idéologique » dans laquelle ont sombré tant de créateurs.

Maestri réussit presque à maintenir jusqu’au bout cette « logique » contenue dans un peu plus d’une centaine de pages. Ce qui donne à l’œuvre moins cette spontanéité qu’une énergie apportant un rythme à l’ensemble des textes de Mobiles 2.

Bref, Maestri établit un pont entre le « regard » aussi bien physique que psychique du poète et la réalité dont la richesse ne doit pas, ne peut échapper à un esprit suffisamment puissant pour l’atteindre peu ou prou dans sa globalité.

Par ce besoin touchant de sincérité, l’auteur reconstruit l’espèce de communication qui se produit entre l’individu, l’Un, et son environnement extérieur, soit, ici, l’objet esthétique en tant qu’ultime témoignage…

 

Thomas Dreneau

 
Imprimer Envoyer

François Coppée

L’hypocrite
Promenades et intérieurs de François Coppée (Ebooks libres et gratuits, 2005)

Ce recueil de poèmes est paru initialement en 1872. Par conséquent, Promenades et intérieurs devraient montrer à chacun le « poète des humbles » — tel que François Coppée (1842-1908) semblait l’être au commencement de sa carrière littéraire. Si l’on en croit certains, Coppée aurait débuté en se faisant le porte-parole des pauvres gens ; avant de perdre progressivement tout son talent au profit d’une position bien installée au sein de l’académie française.

Or, à la lecture de ces poèmes, il faut bien reconnaître que François Coppée feint davantage la générosité et l’amour des pauvres ; à tel point que l’oubli qui semble recouvrir son œuvre apparaît grandement mérité. Le lecteur objectif remarquera sans aucun doute cette capacité, chez Coppée, à percevoir certains détails. Hélas, j’avoue que le style du poète me semble trop simple pour éveiller en moi une quelconque émotion. Même Laurent Tailhade à qui l’on peut reprocher parfois le perfectionnisme desséchant, voire sans profondeur aucune, donne, avec Au pays du mufle (1891), l’image d’un être beaucoup plus vivant dans cette attitude réjouissante à moquer le bourgeois.

Coppée, lui, préfère « plaire » à son lecteur par la description de la vie quotidienne du peuple — alors que l’on sent parfaitement tout le mépris dans lequel il enrobe ce dernier. J’ajoute qu’il y a quelque chose de plaisant à songer que les contemporains de Coppée ont pris au sérieux tant de mièvrerie qui se répand — à égalité — sur l’animal domestique et sur l’être humain (!).

 

Thomas Dreneau

 
<< Début < Préc 1 2 3 4 Suivant > Fin >>

Page 1 de 4