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Eric Rohmer

Le Trio en Mi bémol
D’Eric Rohmer
Mise en scène: Frédéric D’Elia

Avec Élodie Colin et Alain Valère

Au théâtre Essaïon, du 23 juin au 30 juillet 2011 (jeudi, vendredi et samedi)


Eric Rohmer a ceci de passionnant qu’il est, pour reprendre le mot des Cahiers du Cinéma à sa mort, une « ville nouvelle à lui tout seul » : son œuvre se déploie en vastes avenues, grands places et beaux ensembles… et propose par ailleurs moult détours et contre-allées (rarement des impasses), liant les uns aux autres, traçant des ponts entre différentes périodes, différentes manières. Ces œuvres mineures éclairent les plus grandes d’un jour nouveau, nous les font redécouvrir d’une autre façon. Ainsi les 25 longs métrages sortis en salle, s’ils composent la partie la plus visible et commentée du corpus, ne sont qu’un début. Ceux qui les ont aimés auraient tout à gagner, pour en compléter la saveur, à visiter aussi les à-côtés, qu’ils soient textes théoriques, œuvres pour la télévision scolaire, courts métrages ou travaux pour le théâtre.
 
Le décès de l’artiste, loin de refermer à jamais son œuvre, va sans doute permettre d’en faire émerger des pans mal connus et mal diffusés. Le ballet des rééditions posthumes a ainsi démarré, l’an dernier, avec Le Celluloïd et le Marbre (éditions Léo Scheer), texte critique capital de celui qui fut l’initiateur et théoricien de la Nouvelle Vague.
 
La redécouverte se poursuit aujourd’hui avec la reprise de l’unique pièce écrite par Rohmer, qu’il avait lui-même mise en scène en 1988. Dans le corpus, ce Trio en Mi bémol se situe entre la fin d’une grande série (Comédies et Proverbes, achevées en 1987) et le début d’une autre (Contes des quatre saisons, débutant en 89/90). Dans cette période intermédiaire, Rohmer réalise un beau téléfilm, les Jeux de Société, et monte cette petite pièce. Parue à l’origine chez Actes Sud, le tirage en est épuisé et elle a rarement été rejouée. Il existe une captation vidéo réalisée à sa création, qui fut rediffusée une seule fois, à la Cinémathèque française en 2004, mais ne se trouve pas dans le commerce. C’est donc l’occasion d’une (re)découverte, pour le spectateur lambda autant que pour le rohmérien convaincu.
 
L’histoire est la suivante : Adèle et Paul, ex-amants restés amis, se retrouvent un an après leur séparation. Ils évoquent les amours d’Adèle avec des hommes évoluant dans la sphère musicale « rock », ce qui a le don d’agacer Paul, féru de classique. Sous couvert de confrontation des goûts, Paul examine ce qui a pu clocher entre eux, et conclut que le mépris d’Adèle pour « sa » musique lui a été fatal. Celle-ci se défend d’un tel simplisme, en évoquant le souvenir d’un air classique qui la transporte : le premier mouvement du trio K 498 pour piano, alto et clarinette, de Mozart… lequel s’avère être, justement, l’une des œuvres favorites de son ex. Forts de ce sursaut de complicité, ils se voient de plus en plus, jusqu’à ce que Paul offre, à l’anniversaire d’Adèle, un cadeau à double-fond : le disque, caché sous un foulard… Malheureusement, son amie ne trouve que le foulard, et le quiproquo qui s’ensuit décidera (ou pas) de la résolution de cet amour-amitié mal cicatrisé.

On se délecte de retrouver dans cette pièce quantité d’éléments familiers, redistribués de façon nouvelle. En écho aux films célèbres, il y a ces atermoiements sur la nuance entre amour et amitié (Conte d’Été), ces hommes débinant les amants de la fille qu’ils convoitent (les Nuits de la Pleine Lune), cette sacro-sainte logorrhée qui, un moment donné, décide de se contenir (« qui trop parole, il se mesfait », dixit Chrétien de Troyes en exergue à Pauline à la Plage, ou la quatrième aventure de Rainette et Mirabelle)… Et encore, bien sûr,  ce pari pascalien (Ma Nuit chez Maud, Conte d’Hiver), ici décliné en une version plus légère, mais tout aussi « héroïque », en un sens, pour celui qui le fait. Les spécialistes pourront aussi s’amuser à reconnaître ça et là une situation annonçant Conte de Printemps (la jeune femme refuse de retourner chez son amant mais, ayant prêté son appartement, elle se voit obligée de loger chez quelqu’un qui lui veut du bien…), ou des allusions au Conte d’hiver de Shakespeare, quelques années avant que sorte le film du même nom.
 
Surtout, le texte développe, comme rarement jusque-là, cette thématique du goût musical comme enjeu sentimental : c’est la découverte d’affinités artistiques qui renoue le nœud amoureux entre ces jeunes gens. Cette approche de la musique en révélateur des cœurs sera ensuite approfondie dans plusieurs Contes (de Printemps et d’Été, notamment), culminant avec un essai de musicologie justement consacré à Mozart (De Mozart en Beethoven)…
 
Néanmoins, toutes ces connexions ne doivent pas effrayer les néophytes : la pièce peut aussi s’apprécier pour elle-même, comme une œuvre propre. Le texte y est léger et profond à la fois, fluide et limpide malgré la sophistication aux aguets. Le grand public y découvrira une comédie sentimentale fort agréable… tandis que les spécialistes retrouveront l’essence d’une œuvre qu’ils aiment, revivifiée par de nouveaux comédiens.
Car c’est une chose récurrente avec Rohmer, et qu’il a lui même reconnue : si ses textes et scénarii apparaissent un poil précieux ou théoriques à la lecture, le miracle advient lorsqu’une incarnation inspirée leur confère un air « naturel ». C’est ce que réussit Frédéric d’Elia : rendre fraîche et singulière une pièce qui, à la lecture, évoque un « digest » des thèmes chers à l’auteur.

Le metteur en scène a choisi d’insérer de petites touches inédites, qui actualisent le propos : par exemple ces scènes de désespoir muet, lorsque le personnage sombre dans la boisson. Cela paraît bien peu rohmérien, mais confère une humanité à ce personnage, que l’on aurait pu trouver fat sans cela. Une autre bonne idée est d’avoir ajouté un dialogue téléphonique coquin entre Adèle et Stanislas (son amant qu’on ne voit jamais). C’est une toute petite notation, là encore, mais qui érotise le personnage, l’éloignant de ces chairs trop théoriques et pas assez épicées, propres aux héroïnes ratiocineuses.
 
Un autre parti pris de mise en scène, plus discutable – et donc, intéressant – est de n’avoir pas insisté sur le fameux geste à « double fond » du héros, qui provoque sans le vouloir (mais en le cherchant quand même un peu), la méprise qui plonge les amis dans la confusion. Située au milieu dans le texte, c’est une didascalie un peu étrange, où le geste ambigu débouche sur un ratage qui n’en est pas forcément un – rappelant en cela le lapsus de Conte d’Hiver. Frédéric d’Elia choisit de ne pas montrer ce cadeau caché, mais simplement de le suggérer. Dès lors, les spectateurs n’ayant pas lu le texte sont libres de le deviner (ou pas)… et dans le cas où cette infime nuance nous aurait échappé, la pièce prend une toute autre tournure. C’est un choix risqué : en ne montrant pas ce sur quoi portera le « pari » de Paul, il épaissit son mystère et le rend moins dérisoire que le sujet réel de son attente (le « merci pour la musique » qui n’est pas venu). Cette mise à distance de ce qui fait le sel théorique de la pièce (la référence implicite à Pascal), rend celle-ci moins abstraite et plus physique : on est alors plus libre de se concentrer sur les rapports des corps à l’espace, et l’attirance charnelle – qui ne crevait pas les yeux à la lecture. Il en découle un rendu plus sensuel que purement cérébral, qui n’est pas pour nous déplaire…

L’érotisme rohmérien, qui confinait parfois à la perversité, passait par le choix de ses comédiennes : ce sont souvent les créatures qui ont marqué nos esprits, plus que les personnages masculins. L’auteur-réalisateur y affichait son goût pour de fraîches jeunes femmes, dont le modèle physique se déclinait de film en film. Dans ce beau « cheptel », citons les inoubliables Amanda Langlet, Anne-Laure Meury, Bénédicte Loyen, Marie Rivière, Aurore/Florence Rauscher, Clémentine Amouroux, ou encore la piquante Jessica Forde, qui incarna la première le rôle d’Adèle au théâtre.
Aujourd’hui, c’est Elodie Colin qui prend la relève. On est content de retrouver cette bonne comédienne, vue récemment dans la pièce Casteljaloux de Laurent Laffargue au Théâtre de la Commune, et qui dispose ici d’une palette plus large pour s’exprimer. Elle s’approprie cette langue ouvragée et pourtant si actuelle, parvenant à incarner les infinies dualités de l’héroïne rohmérienne – à la fois gamine et retorse, touchante et irritante, innocente et (un peu) garce, etc.

Face à elle, Alain Valère a la difficile tâche de succéder à Pascal Greggory, qui avait créé le rôle. Il y réussit en déplaçant le centre de gravité du personnage : à la préciosité un peu fébrile de son illustre prédécesseur, il oppose un naturel à la fois bonhomme et vaguement dépressif, qui détonne dans cet univers, et ouvre de nouvelles perspectives.
Ensemble, ils composent une partition tour à tour enjouée et mélancolique. L’alchimie fonctionne bien, on rit et est séduit devant l’indécision sentimentale d’Adèle, et l’on devient complice des louvoiements de Paul – fussent-ils un peu tirés par les cheveux, comme ce fameux pari sur l’avenir qu’il fait, et qui réussira au-delà de l’imaginable…

Au final, on passe un joli moment. Le soir de la première, de petits couacs de mise en place n’ont pas suffi à gâter la représentation, et le public en est sorti globalement ravi. Nous nous contenterons de pointer un petit défaut : la présence anachronique de portables dans la mise en scène, qui rend certains détails de la pièce un peu caducs (par exemple, lorsque Adèle téléphone d’une cabine en bas de chez Paul, ou qu’elle affirme que Stanislas risque d’appeler chez elle alors qu’elle n’y est pas, etc. Autant de situations qui n’ont plus lieu d’être, avec des mobiles). Il aurait sans doute mieux valu garder à l’œuvre son dédain des technologies actuelles…

Pour conclure : alors qu’on a souvent dit que le cinéma de Rohmer était « théâtral »… cette représentation ressemble un peu à un film, voire à une sitcom (sentiment renforcé par la petite salle « cabaret » où elle se joue, et l’écran vidéo qui figure une fenêtre où défilent les saisons). C’est un joli paradoxe, et sans doute une preuve de fidélité à l’auteur. On retrouve le ton et l’esprit de certains de ses films, avec ce bonheur supplémentaire : voir des comédiens reprendre le flambeau pour le garder vivace, plutôt qu’embaumer le cadavre au musée du cinéma. C’est sans doute la meilleure façon de garder sa modernité à celui qui est devenu, entre-temps, un classique…

 

Nicolas Brulebois

 

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